Eichmann à Jérusalem, de Hannah Arendt

eichmann-jerusalem-cover.jpgQuatrième de couverture

Voici un texte qui, par la controverse qu’il suscita dès sa parution chez les historiens, eut le mérite essentiel de contraindre ceux-ci à entreprendre des recherches nouvelles sur le génocide des Juifs par les nazis. En effet, le reportage d’Hannah Arendt, envoyée spéciale du New Yorker au procès de Jérusalem, philosophe américaine d’origine juive allemande, auteur d’un ouvrage célèbre sur les origines du totalitarisme, fit scandale à New York et à Londres, en Allemagne comme en Israël. Dans son procès du procès, l’auteur – qui ne fait siens ni tous les motifs de l’accusation ni tous les attendus du jugement – est entraîné d’abord à faire apparaître un nouvel Eichmann, d’autant plus inquiétant qu’il est plus  » banal  » ; puis à reconsidérer tout l’historique des conditions dans lesquelles furent exterminés des millions de Juifs. Et à mettre en cause les coopérations, voire les  » complicités « , que le lieutenant-colonel S.S. a trouvées dans toutes les couches de la population allemande, dans la plupart des pays occupés, et surtout jusqu’au sein des communautés juives et auprès des dirigeants de leurs organisations.

Critique

On peut déjà dire que je ne lis que des trucs gais en ce moment. (faux)

On croit tout connaître sur la Seconde Guerre Mondiale mais il est clair que les cours d’histoire et les quelques informations glanées par-ci par-là dans des documentaires devant lesquels on s’est peut-être endormis ne sont guère suffisants et j’ai voulu me pencher sur des ouvrages traitant du sujet. On nous présente ce livre comme étant le compte-rendu du procès d’Eichmann, un des responsables du génocide juif et des autres populations massacrées, mais l’auteure va bien plus loin que ça. Elle analyse non seulement le procès, mais ses articles sont aussi un rappel des faits à travers Eichmann et ses actions : la politique des nazis envers les Juifs, l’organisation des déportations, la complicité de certains Juifs aux arrestations d’autres Juifs (information qui m’a personnellement beaucoup choquée !) pour tenter de sauver leur peau ou bénéficier de certains privilèges, la situation en Europe, la corruption afin de tirer de cette situation désastreuse le plus de profit possible…

Bref, vous l’aurez compris, cette lecture aura été éprouvante, pas sur le plan de la narration mais sur celui des faits, très durs à lire. D’ailleurs, cet ouvrage a créé une polémique, beaucoup l’accusant de défendre Eichmann et de faire porter une culpabilité beaucoup plus grande aux Juifs qui ont collaboré (quel autre mot utiliser ?) avec le régime nazi qu’elle ne l’aurait dû.

Ces accusations sont infondées. La participation de certains Juifs (souvent sionistes, riches ou appartenant aux hautes sphères d’une organisation juive importante) pour servir leurs propres intérêts est réelle et est un fait acquis parmi tant d’autres, qui permet de constater qu’il y a eu une coopération dans énormément de sphères de la société allemande pour arriver à ce massacre à grande échelle, aussi connu sous le célèbre nom de « Solution finale ». (nom qu’on peut aussi traduire par « plus gros euphémisme de l’Histoire ») Les pays ayant collaboré à divers degrés à la déportation de leurs juifs ne me semblent pas moins coupables, il y en a même certains qui y ont pris un plaisir assez malsain au point de presque concurrencer l’Allemagne (la Roumanie) ou d’autres qui ne se sont pas privés de lécher les bottes de l’agresseur sans que celui-ci ne leur ait rien demandé. (la France)

Mais tout ceci est bien évidemment vu au travers de ce qui est reproché à Adolf Eichmann. Ce dernier avait trouvé refuge en Argentine, pays qui a accueilli bon nombre de criminels nazis après la guerre. Et comme aucun accord d’extradition n’existait entre Israël et l’Argentine, il a bien fallu dire bye bye à la diplomatie et au respect des lois. Et c’est là qu’Israël a lancé son plan : kidnapper Eichmann. Plan que l’auteure semble un tantinet reprocher. Mais bon, la justice est plutôt relative selon ce qui nous arrange, leçon numéro un de ce livre. Mais la question qui nous intéresse le plus dans cette histoire est : Israël et l’Argentine ont-ils enfin passé un accord d’extradition ensemble ? Le monde entier retient son souffle.

En parlant de justice, celle-ci n’a pas caché son intention de vouloir condamner Eichmann à mort à tout prix, quitte à l’accuser de choses qu’il n’avait pas commis. (le procureur a voulu sans cesse prouvé qu’il avait tué un enfant juif de ses propres mains, en vain) Quand Hannah Arendt a utilisé le terme de « banalité du mal », ce n’était pas pour minimiser les faits. Au contraire, il est terrifiant de voir à quel point cet homme à l’intelligence moyenne et qui, comme bon nombre de gens, n’a obéi aux ordres que pour espérer une promotion, est terriblement banal. Les gens ne veulent pas voir ça, ils veulent qu’on leur montre un monstre sanguinaire, quelqu’un de différent, pas comme eux. Et Eichmann ne l’était pas. Il était juste comme tout le monde, obéissant aux ordres malgré la violation constante et évidente de la dignité humaine. (empathie, où es-tu donc partie ?)

Il était bien évidemment au courant de ce qui se déroulait dans les camps et en était même horrifié selon ses propres dires. Cela l’a-t-il empêché de mettre tout en œuvre pour déporter le plus de Juifs possible ? Absolument pas, et son zèle était même assez impressionnant pour quelqu’un qui n’était même pas antisémite. (il avait d’ailleurs contribué à l’émigration de certains Juifs avant la guerre vers d’autres territoires, dont la Palestine – mais pas par charité, hein) Et je n’ai absolument pas vu où l’auteure aurait défendu Eichmann : l’homme est coupable sans aucun doute possible.

Petit détail : Hannah Arendt était une Allemande juive ayant fui son pays quand le régime nazi est arrivé au pouvoir (elle avait même été arrêtée avant d’être relâchée) pour rejoindre les États-Unis. Donc, pour les accusations d’antisémitisme à son égard, on repassera.

Elle a aussi pointé du doigt qu’un tribunal international aurait été plus en mesure de juger Eichmann. En effet, un seul pays peut-il juger quelqu’un qui aurait participé à des crimes contre l’humanité ? Cette notion n’était pas encore pleinement acquise à l’époque – mais l’est-elle aujourd’hui ? Israël a d’ailleurs surtout jugé ses crimes contre les Juifs. (les Tziganes vous saluent)

Il est clair que ce livre n’a pas dû plaire à l’époque (publié en 1963, presque vingt ans après la guerre) car beaucoup auraient préféré qu’on n’en retienne qu’un schéma binaire et manichéiste. Malheureusement pour eux, la situation était bien plus nuancée que ça et le cacher ne rend service à personne. On doit en retenir les leçons et se souvenir que la nature humaine est très diversifiée dans son ensemble. (au point de parfois perdre foi en l’humanité) L’auteure n’a ménagé personne et c’est tant mieux, une belle preuve de sincérité et de prise de recul. Un récit utile et nécessaire, certes difficile à lire, mais il faut savoir dépasser son dégoût pour connaître la vérité.

9/10

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