Mes lectures sur la soumission à l’autorité

Récemment, j’ai craqué sur deux livres que je trouve assez complémentaires après les avoir lu, alors qu’ils ne traitent pas du sujet de la même manière, ni du même point de vue. Mais j’avais envie de parler des deux livres et de ce que ça m’avait apporté dans ma réflexion. J’espère que je vais y arriver sans forcément paraître trop critique, alors que je les trouve tous les deux pertinents et intéressants. (mais j’ai toujours quelque chose à redire, pardon d’avance)

la-servitude-volontaire-cover.jpgLe premier que j’ai lu, ce fut La servitude volontaire, écrit par Étienne de la Boétie… en 1548 ! Ça fait un long moment, quoi. Le gars a écrit ça quand il avait dix-huit ans (on dit même qu’en fait, il avait seize ans, histoire d’enfoncer le clou), alors que moi, à cet âge-là, j’écrivais des fanfictions toutes pourries… Le texte est d’une maturité assez impressionnante, j’ai d’ailleurs du mal à croire qu’il était aussi jeune, c’était une autre époque.

Il se pose donc la question de savoir pourquoi les gens obéissent si facilement à une personne, le « tyran » comme il la nomme si bien, qui se trouve être au pouvoir par différents moyens (grâce aux élections, par la force, par la succession), mais ce qui ne change rien au problème selon lui. Comment des milliers, des millions de personnes acceptent-elles de se soumettre à l’autorité d’une seule et même personne ?

La peur de la sanction est effectivement présente, mais elle est loin de tout expliquer car si plus personne n’obéit au tyran, comment va-t-il exécuter sa sanction à lui tout seul sur un nombre conséquent d’individus ? Sans personne pour lui obéir, le tyran n’est rien d’autre qu’un être lambda, il ne peut par conséquent exercer son autorité. Il suffirait donc de tout plaquer et on retrouverait donc notre liberté. Pourquoi ne le fait-on pas alors ?

L’habitude d’être soumis à une autorité en grandissant joue beaucoup en la faveur du tyran. Depuis notre naissance, on est habitué à voir nos ascendants se soumettre à l’autorité et on est éduqué ainsi. De plus, le fameux tyran use d’une stratégie somme toute classique mais très efficace : il a des subordonnés à qui il donne assez d’avantages pour les soumettre gentiment, et qu’ainsi, eux-mêmes fassent régner l’ordre dans les strates inférieures. (et ainsi de suite) Position pas facile car ils doivent se méfier du tyran en même temps que de ceux qu’ils dominent. (mais je ne vais pas trop les plaindre non plus)

Dans l’édition de mon livre (les éditions Arléa), on trouve dans une sorte de préface un petit commentaire sur le fait que cet ouvrage a été « gauchisé » (j’ai ri) au fil du temps et qu’il a été en quelque sorte instrumentalisé. Si la « gauchisation » du sujet est un peu inévitable, quand on prend du recul, je ne compte pas mettre ce bouquin sur un piédestal non plus. Premièrement, je tiens quand même à rappeler qu’Étienne de la Boétie était un bourgeois. Deuxièmement, que l’analphabétisme faisait rage à l’époque : à qui était donc destiné cet ouvrage ? Quel utilité ? Il était clair que cet ouvrage n’était pas destiné à la gauche de maintenant, ni même au fameux peuple dont il parle. (avec une certaine touche de mépris d’ailleurs) Certes, ça n’enlève rien à ses réflexions. Mais j’ai encore une objection à soumettre.

Je vois aussi un autre obstacle : tout le monde ne cessera pas d’obéir du jour au lendemain au tyran. Ainsi se profile un autre problème: celui des moyens. Il faut avoir la volonté de ne plus se soumettre à une personne mais ça dépasse cette question une fois qu’on affronte d’autres personnes. Ce raisonnement est donc à mes yeux intéressant (surtout le fait que le tyran accorde des loisirs aux pauvres gens pour endormir leur vigilance, ça me dit quelque chose…) mais aussi incomplet. Je trouve que c’est d’ailleurs bien illustré dans Germinal de Zola, avec les grévistes qui font face à la faim et aux difficultés matérielles qu’implique leur révolte.

Vous pouvez aussi lire la chronique d’Écureuil Bibliophile, qui m’a donné envie de découvrir ce livre et qui est bien plus fournie car sa chronique ne se focalise que sur ce livre.

désobéissance-à-l'autorité-coverJe vais enchaîner sur le deuxième livre, un compte-rendu d’une expérience de psychologie sociale réalisée dans les années soixante : Expérience sur l’obéissance et la désobéissance à l’autorité, de Stanley Milgram. Cette expérience a été principalement fait à l’université de Yale, mais aussi à Bridgestone pour les besoins de nouvelles analyses.

C’est assez glaçant d’en voir les résultats, mais tout d’abord, posons le contexte et l’objectif. On est au sein d’une expérience où on teste jusqu’où les personnes volontaires sont capables d’aller sous l’autorité de quelqu’un. Le véritable but de l’expérience a été dissimulé afin de ne pas fausser les résultats, ce qui a engendré par la suite des protestations assez véhémentes envers l’éthique de Milgram. (bien qu’une expérience similaire ait été fait quelques décennies plus tard en prévenant les candidats et les résultats sont similaires…) Dans une pièce, on se retrouve avec le sujet (la personne qu’on teste à son insu, donc), la « victime » (un acteur) et l’expérimentateur, qui donne les ordres.

Ils ont fait croire au sujet que cela servait à tester les capacités d’apprentissage de la victime (considérée comme un « élève ») et de voir ce que ça donnerait si on le punissait avec des décharges électriques. (bien évidemment, la victime ne reçoit rien du tout pour de vrai) Quelques ruses ont été utilisées pour le convaincre de la véracité de l’expérience. La « victime » doit retenir une série de mots et si elle se trompe, le sujet doit appuyer sur des boutons afin de lui administrer des décharges électriques comme « punition ». Plus l’élève se trompe, plus le sujet doit augmenter la force de la décharge qu’il envoie, sachant qu’il est bien marqué au niveau des boutons la dangerosité des voltages… jusqu’au danger de mort.

65% des personnes ayant participé sont allées jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’à donner la décharge mortelle. Je trouve cette statistique énorme mais qu’aurais-je fait moi-même ? C’est la principale question que l’on se pose et ce n’est pas en prenant de haut les participants en les traitant de sadiques et en se disant qu’on aurait fait mieux que ça qu’on y répond.

Des variantes ont été utilisées pour savoir si d’autres variables changent significativement les résultats, notamment l’empathie entre le sujet et la victime (quand ils se rencontrent la première fois, quand le sujet entend ses réactions ou le voit à travers une vitre…), le changement de lieu et donc, de réputation (Yale et Bridgestone), par quel moyen de communication l’expérimentateur donne-t-il ses ordres (présence physique dans la même pièce, par téléphone), etc. Si ces variables peuvent effectivement diminuer les statistiques, ce n’est généralement pas de manière flagrante.

Ces personnes-là étaient-elles sadiques ? Si on pouvait en trouver une petite poignée parmi eux, ce n’était clairement pas la majorité, qui étaient surtout des personnes lambda, sans histoires. Mais beaucoup ont eu du mal, voire ne sont pas arrivés à lutter contre les ordres, même en sachant que c’était moralement répréhensible et qu’ils étaient clairement mal à l’aise face à la douleur de la victime quand ils y faisaient face plus ou moins directement. Ça m’a rappelé La servitude volontaire et comme quoi on est habitué à obéir depuis toujours. De plus, il est clair que nos réactions dépendent aussi de la légitimité qu’on accorde à la personne à qui on obéit. Mais on peut donc se questionner et se méfier sur ce qu’un gouvernement est capable de nous faire faire… (je vous épargne le fameux point Godwin) (par contre, je vous conseille de lire ce livre de Hannah Arendt et ce fameux concept de la « banalité du mal » qui est très (trop ?) bien illustré avec l’exemple d’Adolf Eichmann)

Cette expérience a été fait d’abord sur des hommes, et ensuite sur des femmes car on pensait que l’idée reçue comme quoi elles sont plus empathiques allaient faire baisser les résultats. Ils sont pareils, ça fera les pieds aux machos du coin. Des répliques de l’expérience ont aussi été effectuées dans d’autres pays et les résultats sont encore et toujours les mêmes, ce qui démontait l’argument de la culture et de l’individualisme américain qui ne pouvaient qu’expliquer ces hauts résultats selon certains.

Bien évidemment, cette expérience n’explique pas tout, mais elle est quand même assez révélatrice. Il faut en tirer des enseignements et travailler sur nous-mêmes, il n’y a pas vraiment le choix. Je n’adhère pas forcément à toutes les conclusions de Milgram (son point de vue situationniste est insuffisant), bien que je partage son effarement. La postface est elle aussi très intéressante.

Je n’ai bien évidemment pas tout dit sur cette expérience et les variantes qui en ont été réalisées, je vous conseille juste ce livre car il est passionnant et instructif, sans compter qu’il donne matière à réfléchir avec un point de vue plus scientifique et contemporain que le premier livre dont j’ai parlé. En fait, lisez les deux dans cet ordre, c’est un conseil. Ces deux lectures se complètent l’une et l’autre.

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8 réflexions sur “Mes lectures sur la soumission à l’autorité

  1. J’ai connu les expériences de Milgram grâce au film « I comme Icare », vieux film de Verneuil et je me souviens aussi avoir étudié ça en philo. J’ai trouvé ça passionnant ! Quant à la Boétie, pour une petite oeuvre (en termes de nombre de pages), écrite par un post-adolescent, bravo !

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    • J’ai pas tellement analyser le deuxième livre qui parle de l’expérience, je trouve que c’est compliqué quand on n’y connaît rien dans ces domaines de critiquer, donc j’ai gardé la patte douce on va dire :P. Le premier a un côté plus théorique, donc plus facilement réfutable… Merci pour ton commentaire en tout cas. 🙂

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  2. Aaah Etienne 😉 J’ai étudié le Discours cette année avec mes élèves et ils relevaient très justement que son ton « populaire » était trompeur et qu’au contraire le peuple en prend pour son grade ! Si tu veux aller plus loin dans ce genre de lectures je te conseille La Désobéissance Civile de Henry David Thoreau, auteur et philosophe états-uniens du XIXe siècle.

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