Attention, monument littéraire ! L’Étranger, d’Albert Camus

l'étranger-camus-coverQuatrième de couverture

« Quand la sonnerie a encore retenti, que la porte du box s’est ouverte, c’est le silence de la salle qui est monté vers moi, le silence, et cette singulière sensation que j’ai eue lorsque j’ai constaté que le jeune journaliste avait détourné les yeux. Je n’ai pas regardé du côté de Marie. Je n’en ai pas eu le temps parce que le président m’a dit dans une forme bizarre que j’aurais la tête tranchée sur une place publique au nom du peuple français… »

Critique

Vous avez cru que la citation de la quatrième de couverture spoilait tout ? Et bien vous êtes loin du compte ! Certes, ce passage se déroule dans la deuxième partie du livre mais je ne trouve finalement pas que ce soit le plus révélateur. Ce qui est important, c’est comment se déroule le procès. (et comment on en vient donc à la condamnation à mort du personnage principal, qui a aussi son importance, mais non pas indépendamment du déroulement du procès) Et ce qui se passe après. Et même avant, d’ailleurs. Tout dans ce bouquin est fichtrement intéressant.

Je tiens à mettre les choses au clair dès le début histoire qu’il n’y ait pas de malentendu sur cet article : oui, L’Étranger est mon livre préféré. Et contrairement à ce que la logique me commanderait de faire, je n’en ferai pas une analyse. (surtout qu’il y en a à foison sur la toile, plus ou moins bonnes, et que je ne pense pas apporter quelque chose de plus) Non, je vais en faire une chronique comme pour tous les autres livres, en essayant de ne pas trop en dévoiler. (rigolez pas, hein !)

On commence l’histoire avec Meursault, le personnage principal, vivant à Alger, dont l’étrangeté vous sautera aux yeux dès le début. On assiste à l’enterrement de sa mère, et d’ailleurs, le livre commence par la nouvelle de sa mort par le narrateur. (Meursault donc, et oui, première personne du singulier) On connaît tous les premières lignes du roman, et même pour celles et ceux qui ne l’ont pas lu, ça risque de vous dire quelque chose :

Aujourd’hui, Maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile : « Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués. » Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier.

Il est clair que ces seules premières lignes annoncent d’ores et déjà que nous avons affaire à un ovni. Personnellement, pour vous prouver à quel point je peux être naïve et optimiste, j’ai juste cru la première fois que le narrateur était un peu étourdi par la nouvelle et que c’était une manière de lutter contre le chagrin que de ne rien montrer. (quand j’y repense, c’est un peu mignon…)

Mais ce n’est pas le cas. C’est une réelle indifférence à tout qui nous est montré, il manque cruellement d’empathie, ce qui le rend très froid (renforcé par l’écriture blanche, savamment utilisée), et pourrait nous faire croire qu’il est cynique, ce qui n’est absolument pas le cas. Dans sa façon d’agir et de parler, c’est flagrant, surtout qu’avec le récit partant de son point de vue, nous avons aussi droit à ses pensées, et ça nous confirme ce que les autres personnages du roman ne perçoivent pas forcément dans sa globalité. (je le trouve d’ailleurs assez enfantin par moments) Il a des réactions peu en phase avec ce que la société attend de lui, il ne se préoccupe absolument pas de la morale. (comme le prouve ses agissements pour aider un type violent et louche…) Il est aussi très honnête, de manière frappante, et c’est ce qui va d’ailleurs précipiter sa perte.

Il en vient donc à tuer un homme (« un Arabe » comme dit dans le texte) de façon plus ou moins incongrue, ce qui l’amène à son procès. Jusqu’ici, l’absurdité de ce personnage a été frappante, mais croyez-moi, la société, les gens au tribunal (acteurs ou spectateurs) ne sont pas en reste. Je n’en dirai pas plus mais ce procès a été la chose qui m’a le plus choquée lors de ma première lecture et faisait finalement écho à la réalité de façon troublante. Oui, Meursault est un étranger à leurs yeux, et a continué à l’être pour moi aussi, mais ce procès a fait pencher la balance un peu de l’autre côté. Car en ayant son ressenti et les paroles abominables de l’accusation, il est difficile qu’il en soit autrement. Il aurait dû être condamné de manière juste (il a tué un homme, rappelons-le) mais en fait, non, ça ne s’est pas passé comme ça. On a beau ne pas aimer le personnage parce qu’effectivement, il est détestable, on réclame toujours une certaine justice, égale pour tous. Ça fait aussi réfléchir sur la (non-)pertinence de la peine de mort, qui, je le croyais, est un sujet acquis de nos jours, mais en fait, non…

D’ailleurs, ça aura été assez confus dans ma tête concernant Meursault : je n’ai cautionné aucunement sa manière d’être mais le comportement des autres a aussi créé une certaine empathie pour lui, et rebelote, je l’ai trouvé à nouveau détestable, et ainsi de suite…

Si vous entendez un nombre incalculable de fois le mot « absurdité » pour décrire le sentiment principal qu’on a à la lecture de ce roman, c’est normal, car c’est le cas : tout est absurde, et Meursault n’y est donc pas forcément toujours pour quelque chose…

Par la suite, nous avons eu droit à une autre scène dont je ne mentionnerai pas le déroulement. Tout le monde raconte l’histoire du procès et je l’ai aussi pas mal effleuré, mais je considère que cela fait perdre toute sa saveur à l’œuvre quand on veut la lire, et dire ce qu’est la suite est un gâchis monumental. Ceci dit, je vais juste expliciter quelques-uns des thèmes abordés dans celle-ci : la religion, l’absurde (qui est finalement au centre de tout, mais n’écrivant pas une analyse, ce sera à vous de découvrir en quoi et pourquoi) la liberté d’être soi, et mine de rien, la révolte…

Attention : ne prenez pas Meursault pour un exemple car vous admirez sa sincérité, son désir d’être libre ou que sais-je encore. A titre personnel, je trouve ce personnage assez glaçant malgré mon attachement à lui car, en-dehors de ces traits, il peut refléter de façon assez désagréable la société par son manque d’empathie et son individualisme…

Il y a aussi un élément très présent et qui a réellement son importance dans l’histoire à plusieurs reprises : le soleil. La chaleur qui en émane. Je me souviens avoir étudié les figures de style, le champ lexical employé, lorsque j’ai lu cette œuvre pour le bac mais mon professeur de l’époque n’avait pas tellement insisté sur la portée de ce détail.

Cette œuvre a récolté des avis opposées, et j’ai plutôt l’habitude d’entendre dire qu’on ne l’aime pas, même si la blogosphère m’a montré que des gens qui aiment ce livre existent.  L’écriture est très simple, mais aussi très belle, et Camus nous a offert de très beaux passages. Cependant, elle peut aussi rebuter, et vous n’y pouvez pas grand chose si vous n’appréciez pas. S’il s’agit de Meursault, qui est considéré comme insupportable, c’est assez dommage car les réflexions se concentrent sur lui, sur sa manière d’être, sur les gens qui l’entourent et sur la société. Mais je pense quand même que c’est un récit qui amène à réfléchir sur différents sujets (qu’on les repère tous ou pas à la première lecture) et qui ne laisse pas indifférent.

D’ailleurs, étant donné que je ne fais pas d’analyse et que je contiens mes propos depuis le début de cette chronique pour ne rien dévoiler, nous pouvons aussi allègrement spoiler en commentaires et je suggère aux personnes qui ne l’ont pas lu de ne pas les parcourir… 😉

J’ai trouvé ce livre extrêmement fort, il m’a complètement secoué, et même quand je le relis, je l’impression de le découvrir à nouveau, de voir de nouvelles choses, de me faire encore réfléchir… Il m’a pris de court par la simplicité de l’écriture qui est en réalité au service d’un propos plus complexe qu’elle ne le laisserait deviner au premier abord. La première partie est souvent considérée comme étant chiante, et je ne suis pas d’accord avec ça, je la trouve fascinante, le personnage et la vie de Meursault sont fascinants ! (oui, même ce chapitre où il passe son dimanche à observer les gens par la fenêtre, j’ai adoré) La deuxième partie est bien évidemment magistrale et c’est celle-ci qui fait réfléchir la majorité des lecteurs, mais la première partie rend le personnage de Meursault tellement atypique et curieux que, à mes yeux, la réflexion commence ici.

Et j’en finis là, avant de tout gâcher avec mon enthousiasme débordant, avec cet extrait qui montre ce qu’on peut ressentir envers ce personnage (le reste étant des perles que je vous laisse découvrir) :

Puis elle a parlé. Elle voulait simplement savoir si j’aurais accepté la même proposition venant d’une autre femme, à qui je serais attachée de la même façon. J’ai dit : « Naturellement. » Elle s’est demandée alors si elle m’aimait et moi, je ne pouvais rien savoir sur ce point. Après un autre moment de silence, elle a murmuré que j’étais bizarre, qu’elle m’aimait sans doute à cause de cela mais que peut-être un jour je la dégoûterais pour les mêmes raisons.

 

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17 réflexions sur “Attention, monument littéraire ! L’Étranger, d’Albert Camus

  1. Très belle chronique, je trouve que tu t’en es très bien tirée sans pour autant spoiler, c’est très intéressant et tu nous livres avec intensité ce que tu ressens pour ce livre !
    C’est vrai qu’au final, quand on a un tant soit peu saisi Meursault au cours de la lecture, c’est mignon de penser qu’il s’agissait d’une manière de masquer son chagrin. Ce paragraphe m’a fait sourire, c’est touchant en un sens ! Mais en même temps je trouve qu’il y a peut-être une part de vérité, parce qu’on peut se trouver dans une sorte de déni, il n’ose pas reconnaître la mort de sa mère et du coup se questionne sur le jour exact où ça a pu arriver pour se dire que s’il n’y a pas une date précise, peut-être que ça n’a jamais eu lieu au final. Mine de rien, même si ce livre a beaucoup été étudié, il gardera toujours une part de mystère à mes yeux. C’est comme voir Meursault comme un être antipathique, en un sens je suis d’accord, mais en même temps, je ne sais pas… Est-ce que ce ne serait pas juste une personne dégoûtée des êtres l’environnant, qui ne leur tiens donc plus une véritable importance ? Parce qu’à leur égard, il est indifférent. Mais face à la nature, il est extrêmement empathique : le soleil comme tu l’as dis ( je n’en reviens pas que ton prof n’ait pas insisté dessus ! La mienne nous le rabâchait à chaque cours. ), l’odeur de l’essence, le bruit du bus, … Je le vois un peu comme celui qui a arrêté de croire à l’Homme mais qui reste sensible à ce qui restera toujours honnête, juste, qui ne peut pas blesser, donc la terre, la nature, tout ça tout ça. Et cette sorte d’hypersensibilité qu’il a face à ces éléments s’annulent en quelque sorte ( je ne sais pas trop si tu vois ce que je veux dire, comme quand on souffre trop au bout d’un moment on ne ressent plus rien, on se sent vide ; et je trouve ça un peu semblable chez ce personnage ) et le fond transparaître indifférent. Je crois que plus je pense à ce personnage et plus je le vois différemment, je ne pense jamais la même chose de lui.
    Mais je me souviendrais toujours qu’à ma première lecture, je n’avais pas aimé, allant jusqu’à le trouver plutôt con de se justifier par le soleil, etc. Puis quand je l’ai relu j’ai vraiment perçu pleins de choses différentes, une complexité et une contradiction super intéressantes qui font que j’ai beaucoup apprécie ce livre. Mais je crois avoir préféré la première partie, la seconde était plus longue à mon goût, ou peut-être que j’étais encore plus révoltée par tous ces personnages, je ne sais plus trop.

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    • Merci beaucoup, j’avais très peur de n’avoir soit rien dit, soit justement l’inverse…
      Je suis tout à fait d’accord ! L’indifférence de Meursault ne l’est qu’à première vue, et je n’ai pas dit ce que j’en pensais réellement pour ne pas spoiler. Comme tu l’as dit, il ressent les choses de manière très intense, il vit à travers ses cinq sens bien mieux que nous ne le ferions. C’est une forme de sensibilité, différente de la nôtre car nous nous focalisons sur d’autres choses, mais non moins légitime. Pour le reste, le fait qu’il serait peut-être dégoûté des hommes, d’où son indifférence, je n’extrapole pas trop, je ne sais pas si Camus avait ça en tête car finalement, ça sert aussi sa démonstration de l’absurde, donc je n’en suis pas si sûre…
      Mais oui, à la première lecture, on ne l’aime pas du tout (bien qu’il m’ait aussi beaucoup intriguée et que j’ai aimé sa franchise à toute épreuve, dans un sens) mais quand tu relis, tu captes des choses chez lui, mais aussi chez les autres ! Le concierge de l’asile qui trouve ça inconvenant que Meursault ait fumé sa cigarette, et il a pourtant passé outre en en acceptant une. Pareil pour Marie, qui est interloquée par le fait qu’il veuille bien aller au cinéma le lendemain de l’enterrement, et puis elle passe à autre chose… (je ne parlerai pas de Raymond, ses défauts sont évidents) Bref, d’une certaine manière, ils manquent tous d’empathie à leur manière, c’est assez intéressant.
      Bref, ça, c’est juste la première partie, la seconde aborde des sujets bien plus précis et bien plus philosophiques. (à chaque fois que je relis le passage avec le prêtre, c’est une bombe, son prochain arc à propos de la révolte a commencé à se dessiner ici, bien que l’absurde soit l’élément le plus présent et le plus pertinent dans ce roman) En tout cas, je suis surprise que tu aies préféré la première 😮

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    • Oh, bah j’espère que tu aimeras ta relecture alors ! Je trouve que on le lit différemment selon l’âge, je me concentrais sur certains éléments à l’époque où je l’ai lu pour la première fois, et maintenant, d’autres choses me sautent aux yeux… Je pense que tu verras les choses de manière différente qu’à 15 ans 😉

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  2. Tu m’as donné très envie de lire « L’étranger » qui effectivement a beaucoup divisé dans mon entourage. Je n’ai lu que « le premier homme » d’Albert Camus et j’avais été très touchée par son écriture mais j’étais un peu effrayée à l’époque pour me lancer dans d’autres œuvres de cette homme.

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  3. Avec ce livre Camus nous met à l’épreuve ! Il ne joue pas avec son lecteur mais l’oblige à ouvrir les yeux sur ce qu’est l’homme. J’adore…et avec ta chronique j’ai envie de le relire !!!
    Vas-tu en lire ou relire d’autres ?

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    • Oui, il faut le relire ! Contente que tu aimes en tout cas ! 🙂
      Je vais sûrement relire l’année prochaine (oui, probablement pas avant…) La Chute du même auteur. Il m’avait tellement foutu mal que je ne l’ai lu qu’une fois… Ca ne veut pas dire que je n’ai pas aimé, bien au contraire, mais c’est pas le genre de livres que tu lis tous les jours, car psychologiquement parlant, ça te fout un coup… Mais sinon, j’adore ce livre, un coup de maître !

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