Si Beale Street pouvait parler, de James Baldwin

beale-street-coverQuatrième de couverture

Si Beale Street pouvait parler, elle raconterait à peu près ceci : Tish, dix-neuf ans, est amoureuse de Fonny, un jeune sculpteur noir.
Elle est enceinte et ils sont bien décidés à se marier. Mais Fonny, accusé d’avoir violé une jeune Porto-Ricaine, est jeté en prison. Les deux familles se mettent alors en campagne, à la recherche de preuves qui le disculperont. Pendant ce temps, Tish et Fonny ne peuvent qu’attendre, portés par leur amour, un amour qui transcende le désespoir, la colère et la haine. Ce roman charmant, malgré sa violence pas toujours contenue, a le goût doux-amer des blues tant aimés de James Baldwin qui se montre ici égal à son prodigieux talent.

Critique

J’ai un peu la pression. Je ne sais pas si j’arriverais à retranscrire précisément ce que ce livre m’a fait ressentir. Pas que ce soit un des meilleurs livres de tous les temps, mais je comprends pourquoi on dit que James Baldwin a été un talent oublié – parce qu’indéniablement, il avait du talent. Je comprends pourquoi Toni Morrison a dit que James Baldwin était sa source d’inspiration. D’ailleurs, ça se voit. D’ailleurs, l’élève a dépassé le maître, mais ça, c’est encore autre chose.

Si vous avez lu le résumé, l’histoire peut sembler extraordinairement banale. Vue et revue. J’avais d’ailleurs un peu tiqué quand j’avais vu qu’il y avait une romance dans cette histoire, mais voulant absolument découvrir cet auteur, je n’avais pas trop rechigné en le prenant. Je n’avais d’ailleurs pas le choix, c’était le seul livre de l’auteur qui était disponible à ce moment-là dans ma librairie.

Et très franchement, je ne regrette pas. C’est un très bon roman, et le style de James Baldwin, sa narration, rend le tout bien plus réel. C’est plus palpable, car on sent d’ores et déjà que c’est une personne noire qui écrit ce qu’elle voit, sans faux-semblants, sans l’hypocrisie qu’il pourrait se sentir obligé d’avoir face à son lectorat blanc. Oulala non, il n’était clairement pas comme ça. La franchise que j’avais vu dans son entretien de Nous, les Nègres a reflué vers moi. Tout son récit en est imprégné.

La violence de la vie des noirs à l’époque (n’oublions pas que c’était un écrivain des années 50-60-70, ce livre est d’ailleurs sorti en 1973) est présentée sans pathos, on ressent juste l’implacable brutalité sans qu’il ait besoin d’en rajouter plus. D’ailleurs, la simplicité est un des maîtres mots dans ce récit, et je ne dis pas que c’est simpliste, au contraire, ça rend la complexité naturelle et le quotidien de ces personnages rend les choses à la fois terrible et pur dans sa troublante naïveté. En même temps, la situation des noirs était limpide pour eux, alors voilà, il n’y avait pas besoin d’en faire des tonnes.

Mais la simplicité, semble-t-il, est bel et bien la qualité principale de l’auteur et de son style, et cela ne s’applique pas qu’au racisme. Il y a eu des passages tellement justes que je n’en revenais pas, autant de sensibilité et de lucidité… Je me suis même demandée à un moment si c’était bien un homme qui avait écrit. Que mon lectorat masculin ne le prenne pas mal, cela ne veut pas dire que les hommes sont incapables de faire preuve de sensibilité et d’humilité (Albert Camus n’aurait pas existé sinon), mais je n’ai jamais vu un homme l’exprimer à ce point-là sur un sujet qu’ils sont du genre à balayer d’un revers de la main, à traiter avec une certaine indifférence, de l’ignorance ou de manière assez stéréotypée : les femmes.

Oui, tout à fait. Attention, il est loin d’être parfait : il a bien parlé du fait que les hommes doivent protéger les femmes, et ça m’a un peu fait lever les sourcils. Certains points du schéma patriarcal n’ont pas semblé le gêner, mais si on met ça de côté, il était assez surprenant de constater qu’il était au courant de certaines différences, de certains rapports entre les hommes et les femmes qui ne sont clairement pas en faveur de ces dernières. Il est conscient de la réalité de certaines difficultés des femmes et n’a jamais essayé de les contrebalancer avec celles des hommes, comme j’en ai aujourd’hui un peu l’habitude. Je noterai la page 90, assez remarquable de ce point de vue-là.

Mais il faudrait peut-être que je parle de l’histoire… Comme vous l’avez déjà vu, on se trouve avec Fonny et Tish, deux amoureux. Les parents et la sœur de cette dernière sont d’ailleurs des personnages plein d’humanisme, et pour la famille de Fonny, c’est un peu plus compliqué. Mais recentrons-nous sur les deux personnages principaux : ils sont très modestes, émouvants, la façon qu’a James Baldwin de décrire leurs sentiments et leurs interactions est assez admirable : on retrouve cette fameuse simplicité dont je parlais plus tôt mais qui, dans les mains de cet auteur, magnifie le tout. Jamais je n’ai trouvé que leur histoire était niaise, et me connaissant, ce n’était pas gagné ! Je trouve d’ailleurs que c’est grâce au personnage de Tish, fille assez naïve mais qui, je trouve, sait assez bien ressentir les choses, et l’analyse qui nous est offert implicitement à travers ses yeux crédules est assez intéressante. James Baldwin a su poser les mots justes. (le personnage de sa soeur m’a par contre fait une drôle d’impression, c’est une femme forte, mais peut-être trop caricaturale, justement.)

Leur histoire est aussi assez dramatique : Fonny se retrouve accusé d’un viol sur une Portoricaine (qui disparaît d’ailleurs du jour au lendemain), je vous laisse deviner qu’il ne gambade pas librement dans la rue après cette accusation. Là, nous voyons le racisme et la violence policière à l’œuvre, c’est terrifiant de voir à quel point c’est structuré dans la société. Les personnages blancs sont peu présents, assez distants, mais menaçants (à l’exception de deux d’entre eux), j’ai eu peur de ce policier en particulier, comme Fonny et Tish ont eu peur de lui. J’ai perçu le pouvoir des blancs dans cette ville (et par extension, dans les États-Unis tout entier), et on pourra me répliquer que je devrais logiquement être au courant avec les faits actuels, mais il y a une différence entre le savoir, avoir vu quelques vidéos d’agressions d’un blanc sur un noir, et le vivre dans cette histoire, avec les émotions et la frayeur de Fonny qui sait que ça va fatalement arriver un jour, qui sait déjà que c’est son « destin », de voir cette souffrance et cette violence s’appliquer également dans leur quotidien. On est finalement loin de tout ça, et lire des romans peut peut-être faire prendre conscience de certaines choses qui nous échappent peut-être en lisant juste les journaux. Mieux qu’une vidéo sur Internet en tout cas, qui est à la fois trop brute, trop lointaine et trop manipulable – je ne dis pas qu’elles ne sont pas nécessaires, bien au contraire, mais elles peuvent être aussi utilisées à mauvais escient.

L’histoire d’amour m’a pas mal surprise car elle ne m’a pas exaspérée, et j’ai même été un peu touchée. Je le répète, mais la romance n’est clairement pas mon truc, d’autant plus si elle est contemporaine. Le racisme et les difficultés courantes de la vie n’ont finalement pas tant joué que ça dans mon appréciation du couple. Aussi surprenant que cela puisse paraître, je les ai même trouvé mignons.

Vous l’aurez compris, mon aventure avec James Baldwin ne s’arrête pas à cette lecture. Avant même ce livre, l’homme m’avait déjà bien séduit avec son honnêteté, qui m’a encore marqué dans ce livre. Je pense que c’est un auteur dont les ouvrages ressurgissent pour notre plus grand bien. (et dont l’aura de l’homme peut aussi nous rappeler que l’empathie n’est pas une option) Ce livre n’est pas excellent, mais c’est tout de même un très bon livre, empreint d’une justesse qui a visiblement servi de modèle à Toni Morrison. James Baldwin y inclut aussi sa vision de la vie (et quelques critiques à l’encontre de la religion, qui, en connaissant un peu son passé, ne sont pas très étonnantes) et je suis désormais une de ses fidèles lectrices. J’avais craint une histoire trop simpliste et un peu ennuyeuse au vu de la quatrième de couverture, et l’auteur s’en est finalement sorti avec brio, finesse et intelligence.

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22 réflexions sur “Si Beale Street pouvait parler, de James Baldwin

  1. Ce que tu racontes me fait penser à Ne tuer pas l’oiseau moqueur.. Je ne suis pas sûre du titre ça fait longtemps que je l’ai lu mais je me souviens un peu de l’histoire d’un avocat qui doit défendre un noir accusé de viol. Après ce genre de livre a tout pour me plaire et me déplaire puisqu’il traite de deux sujets qui me tiennent terriblement à cœur.

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    • Très sincèrement, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur d’Harper Lee est bien meilleur selon moi, donc ne t’attends pas au même niveau. Mais la sincérité de James Baldwin et la simplicité du quotidien m’ont beaucoup ému 🙂

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  2. Ce qui est effrayant c’est que les problématiques semblent toujours un peu d’actualité… c’est peut-être pour cela que cet auteur refait surface. Il faut que je le lise mais il me fait peur, tout comme John Edgar Wideman.

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  3. Ah bah oui, j’étais déjà passée, mais ça m’a permis de relire ton article avec un autre regard. 🙂

    Tu m’as bien donné envie, l’honnêteté humaine et intellectuelle, la franchise, la simplicité dans son plus beau sens, une petite touche de féminisme au passage, une description crue mais nécessaire de la ségrégation et une romance qui fonctionne même avec les lecteurs qui n’aiment pas ce genre : punaise, il a tout pour m’intéresser ! O.O

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