La femme gelée, d’Annie Ernaux

la-femme-gelée-coverQuatrième de couverture

Elle a trente ans, elle est professeur, mariée à un  » cadre « , mère de deux enfants. Elle habite un appartement agréable. Pourtant, c’est une femme gelée. C’est-à-dire que, comme des milliers d’autres femmes, elle a senti l’élan, la curiosité, toute une force heureuse présente en elle se figer au fil des jours entre les courses, le dîner à préparer, le bain des enfants, son travail d’enseignante. Tout ce que l’on dit être la condition « normale » d’une femme.

Critique

J’ai un peu hésité à la rédiger, cette chronique. Difficile, quand on est une femme, de ne pas se sentir concernée par ce que l’autrice raconte. Même si on n’est pas mariées avec des enfants à gérer, on reconnaît pas mal de choses, notamment lors de l’enfance et de l’adolescence. Se dire qu’Annie Ernaux a vécu ça dans les années 50-60, et se faire la réflexion que certaines choses n’ont pas tellement changé. On nous rabâche que tout ceci a évolué, mais pas du tout, ou alors au compte-gouttes.

Mon évaluation est d’ailleurs peut-être un peu élevée par rapport à la valeur réelle de ce livre, mais il faut savoir que des livres qui nous parlent directement, sans fard, qui abordent notre réalité sans la normalité qui flotte au-dessus, ça ne court pas les rues ! Je vais être honnête, mais je n’ai rien appris, ça a été surtout un mémo de ce que j’ai vécu, et un rappel assez douloureux de ce que je vis en ce moment. Être soulagée de voir qu’on n’est pas la seule à trouver ça anormale.

Pour remettre les choses dans leur contexte, Annie Ernaux est connue pour ses récits autobiographiques, très tournés sur son enfance, son adolescence et le début de sa vie d’adulte, bien qu’elle ait écrit autre chose, toujours dans cette même veine autobiographique, comme les surprenants Les Années et Journal du dehors. Écrire sur la vie quotidienne, c’est un peu son dada. Surtout le sexisme et le classisme, certes.

Dans ce livre, elle raconte comment elle est devenue une femme gelée. C’est notre peur à beaucoup, et on se rend compte que le parcours de l’autrice, ou des petites filles qui gravitent pour une raison ou une autre dans sa vie, sont finalement assez similaires à notre enfance de petites filles modernes supposément libérées. Annie Ernaux a découvert, avec surprise et incrédulité, la différence garçon-fille quand elle était petite, qui s’est renforcée par la suite. La négation de notre plaisir au profit des garçons. Toujours leur plaire, tout le temps, sans arrêt, autant physiquement que par la gueule, pas trop ouverte, fermée de préférence. Être soumise, se taire. Les comportements attendus de chacun, pas forcément toujours à leur bénéfice. Voilà grosso modo ce qui lui était réclamée pour être « féminine », une fille bien sous tout rapport. Elle n’a pas tellement été élevée ainsi (c’est d’ailleurs intéressant de voir le rôle de chacun de ses parents), mais elle n’a pas échappée à la pression, ces injonctions qu’on connaît toutes. Le cerveau, c’est optionnel dans le cas des femmes, si tu ne fais pas carrière ou ne t’épanouit pas dans ton travail, ce n’est pas grave, ton mari le fera à ta place.

Cette lecture fut assez personnelle, donc, et je ne peux pas trop en dire plus sous peine que cela devienne un article avec des éléments assez privés. Ce livre me parla d’autant plus qu’elle a aussi abordée son mariage, ses études et sa vie en général sabordées par la venue des enfants. Ça ne m’est pas encore arrivée (et ça en est loin !) mais je me prends souvent des réflexions par le reste de ma famille sur le fait que je suis en âge où j’aurais dû commencer à avoir tout ça et qu’il faudrait que je me dépêche. (d’autant plus avec ma condition sociale) La pression, que vous la niez ou la minimisez, est réelle. C’est assez glaçant de la voir peu à peu s’éteindre pendant que son mari continue sa vie. Elle haït cette image d’elle qu’elle a toujours voulu éviter, et elle ne sait plus comment sortir de cette engrenage.

Il y a aussi eu quelques réflexions intéressantes, je me suis dit que je n’étais donc pas complètement paranoïaque, et ça fait du bien ! Des remarques assez impopulaires pour la plupart, mais néanmoins vraies. Je ne vais pas en faire tout l’inventaire ici, mais quand elle dit à plusieurs reprises qu’on doit choisir entre respecter les injonctions ou la solitude, le choix est très souvent vite fait. On a peur de la solitude, et beaucoup se plient à la première option, en rechignant un peu mais avec complaisance anticipée. Comme on nous l’a appris, avec la sévérité envers nous-mêmes. C’est ce qu’elle a fait elle aussi, avec les remords que l’on connaît. On se dit qu’on sera toujours vigilantes, qu’on ne se fera pas avoir, mais la société veille au grain.

J’ai besoin des garçons, mais pour leur plaire il faudrait être vraiment douce et gentille, admettre qu’ils ont raison, se servir des « armes féminines ». Tuer ce qui résiste encore, le goût de conquête, le désir d’être moi bien moi. Ça ou la solitude. Ça ou regarder ses lèvres, ses seins et se dire que ça ne sert à rien. Ça évidemment.

Et comme je l’ai mentionnée plus tôt concernant l’œuvre générale d’Annie Ernaux, le classisme, même s’il n’était pas du tout le sujet principal du livre, transparaissait aussi dans La femme gelée. Là encore, j’ai pu m’identifier – en partie seulement, de par mon histoire personnelle différente. Quand on a déjà lu des livres de cette autrice, on n’est guère surpris par la continuité de ce sujet : il a eu une influence certaine sur elle à l’époque, il en a sur tout le monde. Quand tu prétends t’élever socialement, tu te cognes forcément à des personnes « pas de chez toi », tu sais que ta place sera difficile à décrocher, en sachant que le respect ne sera peut-être jamais présent. Mais ça, c’est encore autre chose, vous aurez l’occasion de découvrir tout ça (ces codes à respecter selon ta condition) dans d’autres de ses œuvres.

On reproche souvent à Annie Ernaux son écriture froide, chirurgicale. Je trouve que ça se prête assez bien à ce qu’elle raconte en général, elle dissèque le quotidien sans apporter une touche de fond de teint pour camoufler certains détails, ça peut être assez cru et surtout, elle est très franche. Je comprends qu’une écriture plutôt froide rebute, mais dans ce cas-là, ça apporte une honnêteté qui nous manquerait dans un tel récit. Par son style, elle ne dissimule rien, ce n’est pas romancé. Si vous ne l’avez jamais lu, ni celui-ci ou un autre, vous êtes clairement prévenus. Vous aurez aussi peut-être l’impression qu’elle raconte juste sa vie, mais je ne suis pas d’accord, elle est surtout le reflet d’une époque qui continue à s’étirer malgré tout sur certains aspects, que certains essaient d’idéaliser à leur avantage.

Juste un petit bémol, c’est que je commence à considérer que l’autrice se répète. Mais comme elle se focalise sur un aspect de sa vie, l’arrière-plan est toujours le même, c’est compréhensible, bien que redondant. (ce n’est que le huitième que je lis d’elle) Je ne dis pas qu’elle raconte la même histoire, attention à ne pas me faire dire ce que je n’ai pas dit, car ce n’est pas le cas, chacun de ses livres se concentre sur un aspect de sa vie. Et je peux même dire que certains d’entre eux seront des révélations pour vous, à moins que l’écriture ne vous rebute vraiment.

Je pense que son témoignage, qui nous parle à beaucoup, est nécessaire. Une autrice que j’ai tendance à oublier, à tort. Elle fait partie des rares dont j’observe les livres dans ma bibliothèque avec une fierté non dissimulée, fierté d’avoir une femme qui me parle sans honte dans ses livres de notre vie de fille, de femme. Et elle n’est pas prête d’en sortir.

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26 réflexions sur “La femme gelée, d’Annie Ernaux

  1. Un passage qui m’a énormément marqué dans ce roman : elle et son mari sont à leur bureau à travailler et à écrire, quand tout à coup un minuteur sonne pour annoncer qu’il faut éteindre le four. Elle écrit : « quelqu’un se lève pour éteindre le four. C’est moi. »

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    • Oui, je craignais tellement que ce moment arrive, je l’ai pressenti… Il y a aussi ce passage sur le fait que son mari ne s’intéresse pas tellement à ses passions alors qu’elle s’efforce de le faire pour les siennes qui m’a marqué car… c’est souvent le cas en fait.
      Et aussi celui où il lui est rappelé qu’il faut lâcher du lest avec son mari, qu’il faut le comprendre, sa femme et son gosse, il doit en avoir marre… On a le droit d’en avoir légitimement marre des maris aussi ? Bref, plein de choses qui font mal mais elle a raison de raconter tout ça.

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  2. J’ai toujours pas lu les livres d’Annie Ernaux mais ta chronique m’a beaucoup touchée évidemment. Comment ne pas se sentir concernée par ça ? Comme tu disais on se dit toujours que ce sera pas notre cas mais la société nous rattrape toujours… ça me rend triste, ça me fatigue… heureusement qu’on est soudées et qu’on a des autrices comme elle pour ne pas se sentir seule.
    En fait je suis assez bouleversée maintenant haha.
    Ah oui, et tu n’es jamais paranoïaque sur ce sujet, tu es la mieux placée pour te poser des questions et c’est légitime, ce n’est pas de la paranoïa comme on nous a toujours fait croire mais la réalité…
    Puis, cette pression constante… de toute façon on sera jamais assez bien.

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  3. Ouh, j’ai limite eu le sang qui se fige juste en lisant le résumé. Sujet sensible, mais tellement important… Inutile de dire que ça m’intéresse beaucoup 🙂 D’autant que je suis constamment dans des environnements masculins avec mon job (et mes études avant ça) alors c’est le genre de questionnements qui font partie de mon quotidien.. Sans même parler des relations de couple hein !

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    • Ah oui, ça risque effectivement de te parler ! Et puis oui, les relations de couple… En entendant mes collègues en cours parler de leurs maris, ça me fait aussi beaucoup réfléchir sur le sujet en ce moment.
      En attendant, j’espère que si tu lis un livre de cette autrice, ça te plaira 🙂

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  4. Je comptais lire La place ! (Les grands esprits se rencontrent…enfin c’est surtout les 4 épisodes de la compagnie des auteurs qui m’ont redonné l’envie d’un Ernaux ! Écoute ces podcasts !)
    C’est vrai que pour certains, ces livres renvoient à une même période, toujours avec les mêmes thématiques, mais je trouve que Les Années est d’un style différent, plus romancé je dirais, et Mémoire de fille plus singulier aussi… ce qui est sûr c’est qu’elle doit faire du bien à beaucoup de femmes qui se reconnaissent dans ses propos, et j’aime cette universalité !

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    • Oh, je savais pas qu’ils en avaient fait sur elle, je verrai ça ce weekend si j’ai le temps, ça me donne très envie 🙂
      Les Années est le premier que j’ai lu en plus ! Mémoire de fille m’avait désarçonné au début, mais j’ai aussi beaucoup aimé finalement. La Place est bien aussi, j’espère qu’il te plaira. Et oui, les premiers livres d’elle que j’ai lu ont été un électrochoc, je ne sais pas si c’est ton cas aussi.

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  5. En lisant ta chronique je me dit que ça risque fortement de me toucher moi aussi ce livre ! J’aime beaucoup cette autrice. J’ai eu l’impression qu’elle me parlait en lisant « Mémoire de fille », c’était troublant.. Donc je comprend ce que tu as pu ressentir. Merci pour cette découverte, je ne connaissais pas ce titre.

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    • Merci beaucoup ! La place et Les années sont vraiment très biens aussi. Je pense aussi que ses livres nous parlent encore plus ou un peu moins selon la période de notre vie à laquelle on se trouve. La femme gelée m’a beaucoup parlé cette fois-ci, peut-être que ça l’aurait moins fait avant ou plus tard, qui sait.

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  6. J’ai beaucoup aimé ta chronique, elle est très claire et bien écrite. Tu me donne encore plus envie de découvrir cette autrice, j’ai « Regarde les lumières mon amour » dans ma bibliothèque qui semble plus tourné vers sa vision des super marchés, de la consommation etc, tu l’as lu?

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  7. Pingback: C’est le 1er, je balance tout ! (Janvier 2018) – Rivages Incertains

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