La Chute, d’Albert Camus

la-chute-camus-coverQuatrième de couverture

« Sur le pont, je passai derrière une forme penchée sur le parapet, et qui semblait regarder le fleuve. De plus près, je distinguai une mince jeune femme, habillée de noir. Entre les cheveux sombres et le col du manteau, on voyait seulement une nuque, fraîche et mouillée, à laquelle je fus sensible. Mais je poursuivis ma route, après une hésitation. […] J’avais déjà parcouru une cinquantaine de mètres à peu près, lorsque j’entendis le bruit, qui, malgré la distance, me parut formidable dans le silence nocturne, d’un corps qui s’abat sur l’eau. Je m’arrêtai net, mais sans me retourner. Presque aussitôt, j’entendis un cri, plusieurs fois répété, qui descendait lui aussi le fleuve, puis s’éteignit brusquement. »

Critique

Aaah, c’est comme pour L’Étranger, ça vous intrigue cette quatrième de couverture ? Hé bien contrairement à celui-ci, vous allez assez vite l’oublier pour vous plonger dans la lecture. Le narrateur et personnage principal aura tôt fait de vous distraire, car sa personnalité et ses propos vous surprendront (et vous exaspèreront sûrement) dès le début.

Ce n’est pas une lecture facile à aborder. Je l’ai lu à un moment où je n’étais pas bien dans ma vie et ça a été un véritable choc pour moi. Pas que ça aille mieux aujourd’hui mais j’ai plus de recul. C’est pour cette raison que j’ai décidé de le relire le mois dernier. Oui, je ne l’avais lu qu’une fois, n’osant pas me replonger dans un tel récit. Je vous conseille donc de ne pas le lire si vous vous sentez au fond du trou, conseil d’ami.

Quoi, il va se passer quelque chose d’atroce ? Hmm… Non, mais je ne dis pas que vous allez vous en sortir indemnes. Commençons par le commencement : tout ce roman est en fait le dialogue (ou plutôt dirais-je monologue) de Jean-Baptiste Clamence avec une personne qu’il rencontre dans un bar d’Amsterdam, même si le lieu changera par la suite. Il s’adresse à lui directement à la deuxième personne du pluriel (le « vous » de politesse, donc) mais il pourrait tout aussi bien s’adresser à nous… et c’est le cas. Impossible de se défaire de cette impression, sans même parler de ce qu’il dit.

Tout d’abord, Jean-Baptiste Clamence est un personnage insupportable. Je vous vois déjà venir « on en a déjà assez eu avec Meursault dans L’Étranger » mais on est face à deux cas complètement différents. Jean-Baptiste Clamence est un type arrogant, imbu de lui-même, sûr de lui, bref, avec tout ça, vous voyez le genre. Vous devez sûrement vous dire que vous n’avez peut-être pas envie de subir ça, et je vous avoue que je fronçais nettement les sourcils face à lui. J’avais envie de dire à Camus « Mec, je t’aime bien, mais là, t’abuses », mais cette protestation mentale et peu pertinente s’est dissipée au fur et à mesure. Ne croyez pas que le personnage change : il sera imbuvable du début jusqu’à la fin. Mais les sujets qu’il aborde sont beaucoup plus intéressants, et c’est pour ça que vous allez continuer cette lecture. Parce que je crois que, dans le fond, on aime se faire du mal quand notre curiosité est titillée.

Et en effet, notre intérêt sera largement éveillé. Au début, le personnage se présente comme un juge-pénitent, ce qui n’a aucun sens pour nous dans l’immédiat. Il expliquera sa définition à la fin de l’ouvrage (comprenez que je ne la développerai pas du coup). Il est un ancien avocat français, ayant pratiqué à Paris. Si vous avez ce préjugé comme quoi ça pète plus haut que son cul dans ce corps de métier, ce n’est pas Jean-Baptiste Clamence qui vous démentira. Comme son travail l’atteste, il est assez volubile, a un talent pour l’expression orale qui en a sûrement envouté plus d’un (nous) et aussi plus d’une… Et il va mettre tout ça au service de son amour de soi.

Il en est absolument infect ! Au début du roman, il parlera de lui, de ses talents, de sa gloire, des femmes qu’il a fait tomber en pâmoison devant lui… Jusqu’à ce qu’un évènement ait eu lieu dans sa vie. Ça l’amènera à s’interroger sur lui… mais pas que. On entre maintenant dans le vif du sujet.

Il a déjà cette étrange lubie de ne pas vouloir traverser de pont… Un peu problématique dans une ville comme Amsterdam. Mais ce ne sera pas le seul truc un peu saugrenue qu’on remarquera à la lecture étant donné le personnage. Si celui-ci commence à nous montrer à quel point ses bonnes actions n’existent en réalité que pour booster son égo (aider un aveugle à traverser une route puis le saluer en soulevant son chapeau… Voilà voilà), rien que ça nous fait un peu réfléchir sur nous-mêmes aussi. Sans être arrivé à un tel point de narcissisme, est-ce que ce que nous faisons est complètement désintéressé ? Ça fait intérieurement du bien à tout le monde d’avoir fait le bien… C’est là que le malaise va tout doucement débuter (en tout cas pour moi) et celui-ci va progresser au fur et à mesure que le gars ouvre sa bouche.

Il se critique lui-même assez durement sur des sujets assez divers mais qui se rapprochent par les questionnement universels sur l’humanité : la morale, la justice, la vérité, les relations sociales, le but de nos actions, de notre existence même… (sujets répartis dans 6 parties non numérotées, mais vous ne vous y perdrez pas, c’est très fluide et cohérent) Il va critiquer nombre de choses qu’il/on fait et qui se révèlent en effet parfois un peu hypocrites. Tout ça accompagné très souvent d’un cynisme désarmant. Et on en arrive au sentiment qui nous accable : la culpabilité. Ce livre nous amène, à moins  de posséder un égo surdimensionné, à une remise en question de nous-mêmes, à nous interroger sur soi, sur nos faiblesses. Car il se peut que les siennes soient aussi les nôtres…

Et ne croyez pas qu’il va juste se contenter de se juger sévèrement… car ce n’est que pour mieux critiquer les autres ! En effet, si on arrive à cet état de malaise constant envers nous-mêmes, ce n’est pas pour rien. Certes, on se pose des question sur nous, mais ça lui permet de s’éclipser, lui, le personnage vaniteux, alors que… il est toujours aussi haïssable ! Donc on grogne contre lui, tout en se disant qu’on ferait peut-être mieux de balayer devant notre porte au préalable.

C’est la force de ce roman. Nous mettre dans un état embarrassant car très peu agréable (culpabiliser, c’est pas très chouette) à cause d’un personnage détestable, mais qui réussit à poser le doigt là où ça fait mal, qui est diablement intelligent, et on ne peut que protester faiblement avec mauvaise foi car il a raison ! Notre comportement, la société, l’humanité en général, tout y passe. Soit vous serez aussi blanc qu’une colombe… soit vous vous sentirez visé. Je parie que vous croiserez ces deux cas de figure.

Je vais vous dire un grand secret… N’attendez pas le Jugement dernier. Il a lieu tous les jours.

Souvent, on a entendu dire que Camus avait égrainé pas mal d’éléments autobiographiques dans La Chute. C’est vrai, en effet. Jean-Paul Sartre, bien que La Chute ait été publié après leur célèbre dispute, avait dit que c’était le livre où il s’y était mis tout entier. (je ne retrouve pas la citation, alors vous vous contenterez de mes souvenirs) Je suis assez d’accord avec lui : bien qu’on ne puisse pas dire que Jean-Baptiste Clamence est Camus (clairement pas !), je peux dire que lors de la relecture de ce livre, alors que j’ai lu une biographie de lui il y a presque deux ans, j’ai reconnu une part de Camus. Quand Clamence parle des femmes, certains de ses propos pourraient en partie lui être attribués.

Un livre qui, si tout va bien, devrait vous foutre un sacré coup de poing dans la figure (je sais donner envie, n’est-ce pas ?). Si le sujet n’est pas facile à encaisser, ce n’est en aucun cas une lecture difficile au niveau de l’écriture, ou même de la compréhension. N’ayez pas peur et foncez !

Avez-vous remarqué que seule la mort réveille nos sentiments ? Comme nous aimons nos amis qui viennent de nous quitter, n’est ce pas ? Comme nous admirons nos maitres qui ne parlent plus, la bouche pleine de terre ! L’hommage vient alors tout naturellement, cet hommage que peut-être, ils avaient attendu de nous toute leur vie. Mais savez-vous pourquoi nous sommes toujours plus justes et plus généreux avec les morts ? La raison est simple, avec eux, il n’y a pas d’obligation.

Ce livre est aussi un sacré nid à citations, il se peut donc que vous ne compreniez pas mes choix d’en mettre une plutôt qu’une autre si vous l’avez déjà lu. Sinon, j’espère qu’elles vous intrigueront…

Et ce titre… Cela vous étonnera-t-il si je vous dis que vous en comprendrez la signification lors de la lecture de ce livre ? La chute, c’est autant au sens premier qu’aux autres définitions du terme. Hein ? Quoi ? La quatrième de couverture ? L’évènement déclencheur dans sa vie ? Euh, à bientôt…

Quand nous serons tous coupables, ce sera la démocratie.

 

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10 réflexions sur “La Chute, d’Albert Camus

  1. Bonjour, ravie de croiser cette lecture ( et le malaise qui va avec ). Comme toi, je l’ai lu deux fois, avec beaucoup d’années d’écart, et je crois que c’est cette seconde fois que je l’ai vraiment lu. Je découvre donc ton blog avec Camus :).

    Aimé par 1 personne

    • Oooh, merci pour ton commentaire ! On redécouvre souvent quelque chose quand on le relit, je trouve. Et je suis ravie que tu découvres mon blog avec Camus, vu que c’est mon auteur préféré 😉

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    • Merci pour ton commentaire ! Oui, les trois livres qui sont connus de l’auteur (« L’Étranger, « La Peste » et « La Chute ») sont bien différents. La preuve avec ce que tu dis ! 🙂

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