La supplication, de Svetlana Alexievitch

la-supplication-coverQuatrième de couverture

« Des bribes de conversations me reviennent en mémoire… Quelqu’un m’exhorte :
– Vous ne devez pas oublier que ce n’est plus votre mari, l’homme aimé qui se trouve devant vous, mais un objet radioactif avec un fort coefficient de contamination. Vous n’êtes pas suicidaire. Prenez-vous en main ! »
Tchernobyl. Ce mot évoque dorénavant une catastrophe écologique majeure. Mais que savons-nous du drame humain, quotidien, qui a suivi l’explosion de la centrale nucléaire ?
Svetlana Alexievitch nous fait entrevoir un monde bouleversant : celui des survivants, à qui elle cède la parole. L’évènement prend alors une toute autre dimension.
Pour la première fois, écoutons les voix suppliciées de Tchernobyl.

Critique

Je crois que certains se sont souvenus de mon choc à la lecture d’un livre de la même autrice, La fin de l’homme rouge. On se trouve au même niveau avec celui-ci.

On parle donc des victimes de Tchernobyl en Biélorussie. Ou plutôt, on les laisse parler, 10 ans après cette catastrophe. Les voix des victimes de Tchernobyl qu’on n’entend jamais.

L’autrice a donc choisi d’explorer les conséquences humaines de cette catastrophe. On a eu des chiffres, des faits, mais les victimes ? Oubliées, niées, méprisées. On ne sait pas réellement ce qu’il s’est passé pour ces personnes, et vu comment, à l’époque, on a essayé de faire croire que le nuage radioactif s’était arrêté à la frontière de la France (LOL), autant vous dire que des choses se sont sûrement dîtes sans savoir vraiment. Déformées, surtout silenciées.

Je pense qu’on a tendance à oublier ce que sont réellement les conséquences de Tchernobyl. (et celles de Fukushima tant que j’y suis) Les vécus de ces gens nous sont donc balancés en pleine face, et c’est tant mieux. J’ai toujours eu peur de la puissance nucléaire (suis-je la seule à ressentir un grand malaise quand je vois une photo de l’explosion de la bombe atomique à Hiroshima ou Nagasaki ?) mais celle-là est bien pire. Parce qu’elle paraît inoffensive, elle est invisible, elle semble presque indolore à première vue, pas d’images impressionnantes comme pour les bombes nucléaires. Et c’est ce que tout le monde a plus ou moins cru, à l’époque. Les habitants du coin surtout. Les gens habitant plus loin, eux, ils savent. Ou plutôt, pour les citoyens de l’URSS, ils se doutent. L’Occident sait, mais se trouve bien plus lointaine, presque effacée dans ce livre. Là aussi, tant mieux. Cette catastrophe n’est pas l’unique responsabilité d’une nation, contrairement à ce qu’on voudrait nous faire croire. L’Occident a voulu faire porter le chapeau à sa némésis, mais… Où se trouve donc Fukushima ? Au Japon ? Pays sous le giron des États-Unis quand même… Comme quoi, le nucléaire est un problème partout.

Après ce petit règlement de comptes l’air de rien, retournons au livre. La lecture de ces nombreux témoignages est bouleversante, édifiante. Impossible de ne pas avoir le cœur serré. On ressent toute l’injustice que ces gens ont subi. On leur a menti, au détriment de leurs vies. On les a forcés à déménager pour les plus proches de la station, sans être forcément bien protégés par la suite non plus. Il faut réaliser (et on le constate bien, on ne peut que le reconnaître) quel bouleversement c’est de changer de vie d’un coup. Comme certains disaient, ce n’était pas une guerre… mais c’était pire. Même durant une guerre, tu sais ce que tu dois faire et ne pas faire, le danger est visible. Là, avec le taux de radiation partout, impossible, tu as l’impression de pouvoir encore vivre normalement. Tu le ressens d’autant plus que tu es rejeté par la société, que tu n’es plus considéré comme un humain par certains, mais comme un objet radioactif.

Bien évidemment, les réactions de déni se sont généralisées pour la plupart, et beaucoup ne comprenaient pas, faisaient comme si de rien n’était. Je ne les blâme pas, les consignes n’ayant pas été les mêmes partout (« protégez-vous », « c’est inutile de paniquer », « la situation est sous contrôle », etc). En lisant les témoignages, vous allez faire face à votre propre incompréhension peut-être, à l’effarement sans doute, et pas envers ces victimes, mais plutôt envers la situation absurde et profondément inhumaine, et surtout, envers les supérieurs hiérarchiques. Je préfère ne même pas commenter leur cynisme et leur égoïsme, c’est dire, ça me met en colère, et vous n’en mènerez pas large non plus d’ailleurs. Ils n’ont pas agi comme ils auraient dû… Ou plutôt, si, ils ont agi… seulement pour eux-mêmes. L’humain est bête et cupide, ça en devient vraiment dangereux, en plus d’être navrant…

Cette situation est tellement ubuesque… Bien évidemment, je vous laisse deviner que le sort des victimes n’a pas été seulement celui de déménager. La mort, les problèmes de santé, ont atteint pas mal de monde, ont brisé des vies, des familles. Ces voix sont nombreuses de par leur diversité : des liquidateurs (les gens qui ont « nettoyé » la zone), des rescapés de la zone, des soldats, des résidents sans autorisation… Mais ces témoignages ne sont pas seulement présentés sous ce simple angle : les gens qui parlent expriment aussi leur perspective en tant que mari/femme, voisins, membres de la famille d’un rescapé, mais aussi celui d’un métier. Psychologues, médecins, journalistes… et même un témoignage d’un ancien directeur de l’Institut de l’énergie nucléaire de l’Académie des sciences de Biélorussie. (il en dira long, celui-là)

La détresse est présente tout le long du livre, ainsi que la nostalgie. La nostalgie d’une époque révolue… Celle d’une certaine insouciance. Celle qui a amené à cette situation peut-être ? Les victimes n’étaient pas forcément les seules à être détachés, les responsables aussi, à leur façon…

Cette négligence a ainsi entraîné des conséquences dans le monde qui les entoure. Je ne parle pas seulement des problèmes de santé dus à la radioactivité, car cette dernière n’a pas touché que les humains. La nature, la faune, rien ne sera plus comme avant. On ne parle pas d’animaux mutants, comme ce sera longuement la rumeur chez eux comme chez nous. Non… Tout ceci sera impacté comme pour les humains. Une mort lente et douloureuse, incompréhensible, inexplicable. D’autres victimes encore plus oubliées que le peuple biélorusse.

C’est aussi l’observation d’une culture différente, qui n’est pas la nôtre. Le témoignage d’un pays qui a aujourd’hui disparu, l’URSS, avec des valeurs qui nous sont inconnues mais qui ont joué pleinement leur rôle dans le vécu de beaucoup de personnes, dans les réactions face à la tragédie, bien que restant communes à l’humanité, à la fois dans son aspect le plus positif (les liquidateurs, ces héros – mais aussi les plus grosses victimes de ce drame) et le plus négatif.

(vous allez apprendre aussi une toute autre définition du mot « volontaire »)

Tout ceci est retranscrit sous la plume très juste et émouvante de Svetlana Alexievitch. A chaque témoignage, je sentais mon cœur comprimé par la vérité criante qui s’en dégageait. Rien n’est dénaturé par sa main, on le sent, c’est pas embelli (bien que poétique), mais… c’est posé là, comme ça, avec une véracité pesante, essentielle, avec une amertume, une souffrance indélébiles. Je ne sais même plus quoi vous dire, à part qu’il faut vivre cette lecture. Vous n’aurez pas souvent des témoignages de cette trempe, avec cette sincérité désarmante. Alors voilà : écoutez-les, reconnaissez-les.

Je me demande pourquoi on écrit si peu sur Tchernobyl. Pourquoi nos écrivains continuent-ils à parler de la guerre, des camps et se taisent sur cela ? Est ce un hasard ? Je crois que, si nous avions vaincu Tchernobyl, il y aurait plus de textes. Ou si nous l’avions compris. Mais nous ne savons pas comment tirer le sens de cette horreur. Nous n’en sommes pas capables. Car il est impossible de l’appliquer à notre expérience humaine ou à notre temps humain…

Alors vaut-il mieux se souvenir ou oublier ?

Je remercie La page qui marque et Parmi les récits de m’avoir accompagné pour cette lecture commune. Sans elles, ça aurait été plus dur, je pense. On a toutes les trois été sous le choc. Partager notre incrédulité, notre peine, notre colère, ça a permis de lâcher du lest. Une de mes meilleures lectures de l’année.

Je vous conseille celui-ci pour débuter plutôt que La fin de l’homme rouge, juste… parce qu’il est plus court. C’est ce qu’on appelle un argument merdique, mais dans ce cas-là, c’est surtout parce que les témoignages vous prennent tellement aux tripes…

Ce n’est pas encore fini avec Svetlana Alexievitch, c’est certain. En 2015, elle a obtenu un prix Nobel amplement mérité. Elle fait maintenant partie des auteurs qui feront sûrement partis de mon Panthéon à l’avenir.

Et j’espère qu’elle fera partie du vôtre aussi. Merci à elle de faire vivre ces personnes, leurs vécus uniques, bouleversants d’humanité, à nous, ignorants cajolés.

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16 réflexions sur “La supplication, de Svetlana Alexievitch

  1. J’ai ce livre dans ma bibliothèque mais jamais lu pour l’instant. Mon copain s’intéresse de près à cette catastrophe qu’est Tchernobyl. Je te rejoins entièrement, il ne faut pas oublier les ravages du nucléaire, l’abandon et la détresse du peuple ukrainien…

    Aimé par 1 personne

      • J’ai fouillé dans notre pseudo bibliothèque ( les livres sont empilés par terre suite à notre déménagement…^^) il a lu le complot de Tchernobyl de Théo Lemattre mais c’est plus une fiction aux allures fantastiques et Un printemps à Tchernobyl de Emmanuel Lepage, c’est un album type BD et les illustrations sont magnifiques. Sinon, je te conseille le film Tchernobyl et surtout « La terre outragée » qui m’a beaucoup touchée…
        J’espère avoir pu t’aider un peu 🙂
        Bonne nuit à toi! Bises

        Aimé par 1 personne

  2. Whoa ce livre a l’air hyper puissant. Je ne sais pas si je le lierai, il faudra que je sois dans de très bonnes dispositions pour ne pas finir rouler en boule sous ma couverture xD Mais ta chronique est très puissante aussi et donne vraiment envie de donner une chance à ce livre. Merci pour la découverte !

    Aimé par 1 personne

    • Oui, il ne faut pas être au fond du gouffre à mon avis ! (sinon, je pense que cette chronique aurait tardé si c’était le cas xD) Et il est puissant, c’est le côté humain de cette catastrophe. Et de rien, merci pour ton gentil commentaire 😉

      Aimé par 1 personne

  3. Je n’ai jamais lu cette autrice et jamais de témoignages sur Tchernobyl. Tu le dis si bien, c’est un pan de l’histoire relegué aux oubliettes, qu’on connait peu et mal parce qu’éloigné de nous (sans parler de cette fameuse frontière de la france qui fait doucement rigoler)… Et pourtant on se doute bien de l’impact sur l’homme comme sur la nature. Les témoignages doivent être très dur et touchant. Alors merci beaucoup pour ta chronique passionnée et pour la découverte, je note tout de suite ce livre à lire absolument

    Aimé par 1 personne

    • Elle est passionnante, cette autrice ! Oui, on n’en entend jamais vraiment parler, et le côté humain pas du tout ! Du coup, on apprend des choses qu’on nous cache souvent ou qu’on nie… J’espère que si tu le lis un jour, il te plaira. (sans te traumatiser xD)

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  4. Je crois qu’on ne parle pas de Tchernobyl ni même de Fukushima car c’est le comble de la stupidité humaine. Les morts des guerres, il peut y avoir une raison (foireuse) à leur disparition : c’est le motif de la guerre ! Mais là, qu’est-ce qu’on peut bien dire ? « Ah ben désolé hein, on n’a pas fait attention… » On voit plus et on parle plus des irradiés de Nagasaki, parce que c’était la guerre. Ceux de Tchernobyl et de Fukushima ont souffert pour rien et à cause de la bêtise humaine !

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