La promesse de l’aube, de Romain Gary

promesse-aube-coverQuatrième de couverture

– Tu seras un héros, tu seras général, Gabriele D’Annunzio, Ambassadeur de France – tous ces voyous ne savent pas qui tu es !

Je crois que jamais un fils n’a haï sa mère autant que moi, à ce moment-là.

Mais alors que j’essayais de lui expliquer dans un murmure rageur qu’elle me compromettait aux yeux de l’Armée de l’Air, et que je faisais un nouvel effort pour la pousser derrière le taxi, son visage prit une expression désemparée, ses lèvres se mirent à trembler, et j’entendis une fois de plus la formule intolérable, devenue depuis longtemps classique dans nos rapports :

– Alors, tu as honte de ta vieille mère ?

Critique

Ce livre a été lu dans le cadre du mois relecture.

Si ma dernière relecture avant ce livre a été quelque peu décevante, celle-ci fut au contraire un enchantement !

Vous avez tous forcément entendu parler de Romain Gary, de ses deux prix Goncourt (alors que, logiquement, il n’aurait dû en avoir qu’un – je vous conseille de vous intéresser à cette petite entourloupe involontaire) et peut-être même de sa vie un peu dramatique.

La promesse de l’aube est une autobiographie de sa jeunesse. Étant né en Lituanie (la Russie à l’époque), il a grandi en Pologne, avant d’atterrir à Nice, en France. Sa vie fut assez remarquable, en raison d’un élément pas commode mais qui a su déplacer des montagnes pour son fils bien-aimé : sa mère.

Nous suivons bien l’enfance, l’adolescence, la vie de jeune adulte de Romain Gary, mais il faut savoir qu’elle n’aurait pu être telle qu’elle a été sans cette mère russe, juive, autoritaire, avec un caractère bien trempé et une ambition démesurée pour son fils. Cette femme ne s’en laissait pas conter et était douée d’une force de caractère exceptionnelle, un peu tyrannique sur les bords, très excentrique dans sa façon de faire, de voir les choses. Elle voulait ce qu’il y avait de mieux pour son fils, et c’était la France.

Son admiration pour la France était sans limites, au point que ça en devenait assez incompréhensible pour Romain Gary par moments. Mais qu’à cela ne tienne, il comptait bien devenir un bon Français pour sa mère et exaucer ses vœux.

Il faut dire que sa mère, même en Pologne – surtout en Pologne -, l’a élevé à dessein. Elle imaginait une carrière glorieuse pour son fils, une carrière d’artiste ou de diplomate (ou les deux). Mais d’ailleurs, pas n’importe lequel, leur compilation de cartes avec des artistes m’a fait rire comme jamais. Surtout, éviter comme exemples ceux qui ont connu une mort précoce, ou qui n’ont connu le succès qu’une fois décédés. Éviter ceux qui sont tombés gravement malades, aussi. Des grands noms sont donc passés à la trappe, sauf Guy de Maupassant qui connut une clémence inexplicable de la part de sa mère, sur lequel Romain Gary nous offre un passage hilarant.

Tiens, venons-en d’ailleurs à cet aspect-là de son livre, que je n’avais que vite effleuré quand je l’avais lu pour la première fois à 14 ans. A cet âge, je ne sais pourquoi, j’étais vivement impressionnée par ce récit et je n’avais pas tout saisi non plus. Avec un regard plus adulte, plus de recul et peut-être une certaine indulgence due à mon affection pour l’auteur, je me suis fendue la poire sur toute la partie de son enfance (un peu moins par la suite, mais l’absurdité de certaines situations vous arrachera au moins un sourire, à défaut de vous faire rire). Bref, vous l’avez compris, certaines scènes sont bien drôles. De plus, l’auteur sait manier l’ironie avec délectation, ce qui rend chaque scène à la fois plus irréelle et désopilante, alors qu’elle est bel et bien ancrée dans la réalité et que si on les prenait un peu plus au sérieux, elles ne seraient pas aussi amusantes. Cette prise de recul de l’auteur et cette espèce d’autodérision sont assez admirables et font de l’auteur une personnalité appréciable.

Instinctivement, sans influence littéraire, je découvris l’humour, cette façon habile et entièrement satisfaisante de désamorcer le réel au moment même où il va vous tomber dessus. L’humour a été pour moi, tout le long du chemin, un fraternel compagnonnage ; je lui dois mes seuls instants véritables de triomphe sur l’adversité. Personne n’est jamais parvenu à m’arracher cette arme, et je la retourne d’autant plus volontiers contre moi-même, qu’à travers le « je » et le « moi », c’est à notre condition profonde que j’en ai. L’humour est une déclaration de dignité, une affirmation de la supériorité de l’homme sur ce qui lui arrive.

On peut peut-être douter de la véracité de certains faits, le mec étant un peu menteur sur les bords (il aimait bien fabuler). Il aime un peu se jouer de ses interlocuteurs, et c’est pour ça que je ne doute point de la personnalité de sa mère : il n’a pu devenir comme ça que parce que sa mère était comme je l’ai décrit auparavant, une comédienne assez exubérante qui plus est. Quand il a dit qu’il mentait peu à un moment de son récit, j’ai bien rigolé aussi, ce qui n’était sûrement pas son but, mais je l’imagine bien avoir esquissé un sourire narquois en rédigeant cette phrase (et puis quand on sait de quoi il est capable… Tapez « Emile Ajar » dans votre barre de recherche).

La relation de Romain Gary avec sa mère fut limpide du début jusqu’à la fin, malgré quelques nuances, comme l’apparition de la honte qu’elle lui procurait parfois, ce qui ne l’empêchait pas d’obéir à ses désirs pour autant et d’avoir sa vie plus ou moins centrée sur leur exécution.

Mais en-dehors du rire, c’est de l’émotion à l’état pur que nous procure cette autobiographie. L’amour de sa mère pour lui est forcément touchant (et on ne sera pas les seuls à être émus, au grand dam de Gary, lassé). Cette relation exceptionnelle ne sera pas forcément vu du même œil par tout le monde (avec étonnement, avec bienveillance, avec inquiétude, avec réprobation…) mais elle a le mérite d’éveiller notre attention. En effet, c’est un amour hors du commun auquel nous assistons, et quelle que soit notre opinion dessus, nous ne pouvons qu’être légèrement admirateur au minimum, même si cette admiration est teintée d’un sentiment plus modéré. Mais quand même, je pense qu’on se rejoindra tous pour se dire que cette affection démesurée, c’est quelque chose. (et la fin est à pleurer)

Ils n’ont pas vécu dans des conditions faciles et très stables non plus, l’auteur ayant été élevé dans un milieu assez pauvre (même si sa mère avait plus d’un tour dans son sac), et comme on s’attache très facilement à ces deux-là, une certaine angoisse nous étreint pour eux. On suit leur chemin avec intérêt, avec déférence aussi de mon côté. L’auteur, en plus de son humour, décrit les évènements avec une grande sensibilité et une certaine lucidité. Même si on n’est pas forcément d’accord avec tout (personnellement, un passage m’a un peu choquée), on lui pardonne étrangement, on relativise, bien que j’ai eu, à titre personnel, envie de lui donner des baffes (pas dans ce roman, certes, mais ça vous fait un avertissement, on ne sait jamais).

C’est donc un livre émouvant et remarquable, avec une écriture fluide, sensible et intelligente, mélangeant les drames et les espiègleries, racontés avec un recul que vous n’aurez pas l’occasion d’observer très souvent au sein de ce genre de récits. Un excellent livre que je vous conseille vraiment de lire. Une relecture qui m’a fait énormément de bien.

Il n’est pas bon d’être tellement aimé, si jeune, si tôt. Ça vous donne de mauvaises habitudes. On croit que c’est arrivé. On croit que ça existe ailleurs, que ça peut se retrouver. On compte là-dessus. On regarde, on espère, on attend. Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais. On est obligé ensuite de manger froid jusqu’à la fin de ses jours.

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10 réflexions sur “La promesse de l’aube, de Romain Gary

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