L’entraide, l’autre loi de la jungle, de Pablo Servigne et Gauthier Chapelle

l'entraide-autre-loi-jungle-coverQuatrième de couverture

Dans cette arène impitoyable qu’est la vie, nous sommes tous soumis à la « loi du plus fort », la loi de la jungle. Cette mythologie a fait émerger une société devenue toxique pour notre génération et pour notre planète. Aujourd’hui, les lignes bougent. Un nombre croissant de nouveaux mouvements, auteurs ou modes d’organisation battent en brèche cette vision biaisée du monde et font revivre des mots jugés désuets comme « altruisme », « coopération », « solidarité » ou « bonté ». Notre époque redécouvre avec émerveillement que dans cette fameuse jungle il flotte aussi un entêtant parfum d’entraide… Un examen attentif de l’éventail du vivant révèle que, de tout temps, les humains, les animaux, les plantes, les champignons et les microorganismes – et même les économistes ! – ont pratiqué l’entraide. Qui plus est, ceux qui survivent le mieux aux conditions difficiles ne sont pas forcément les plus forts, mais ceux qui s’entraident le plus. Pourquoi avons-nous du mal à y croire ? Qu’en est-il de notre tendance spontanée à l’entraide ? Comment cela se passe-t-il chez les autres espèces ? Par quels mécanismes les personnes d’un groupe peuvent-elles se mettre à collaborer ? Est-il possible de coopérer à l’échelle internationale pour ralentir le réchauffement climatique ? A travers un état des lieux transdisciplinaire, de l’éthologie à l’anthropologie en passant par l’économie, la psychologie et les neurosciences, Pablo Servigne et Gauthier Chapelle nous proposent d’explorer un immense continent oublié, à la découverte des mécanismes de cette « autre loi de la jungle ».

Critique

Ce livre n’a pas été une claque, plutôt une confirmation de ce que je ressentais. On nous fait tout un foin autour de la compétition, valeur sur laquelle est basée notre société, mais ce n’est qu’une (petite) composante de la nature. On oublie beaucoup trop opportunément l’entraide, qui elle, est carrément la valeur qui nous a permis d’en être là où on est aujourd’hui ! (enfin, liée avec le fait qu’on se raconte des histoires, qui, quand elles sont communes, font que l’entraide est très puissante) Je l’avais déjà lu autre part (notamment dans Sapiens) mais sans jamais rentrer dans les détails.

Ce livre se base essentiellement sur des faits qui ont été prouvés scientifiquement, et parfois historiquement. Voilà qui va en boucher un coin à certains ! L’anthropologie, l’éthologie et la psychologie, entre autres, seront à l’honneur.

Tout d’abord, les auteurs vont remonter à la base : l’entraide existe-t-elle depuis longtemps ? A-t-elle souvent eu sa place et son utilité dans nos sociétés primitives ? A-t-elle servi à notre évolution ? La réponse à tout ça est oui ! Il nous est expliqué que l’entraide est souvent choisie, que ce soit par les humains ou les autres humains, car c’est tout de même le choix le moins risqué pour la survie de l’espèce et de l’individu. (la compétition, à ne pas confondre avec la prédation, est utilisé en dernier recours en général)

Chez les autres animaux, l’entraide est aussi largement présente. Le plus drôle, c’est la coopération inter-espèces ! On en a plusieurs exemples à plein de niveaux et c’est très intéressant, parfois insolite. Chez les arbres et la vie sous terre notamment, dont le sujet est abordé dans La vie secrète des arbres de Peter Wohlleben. « Le lion mange la gazelle », oui, super, mais pour commencer, c’est de la prédation (genre c’est une compétition entre le lion et la gazelle ? Muerf…), et ensuite, il n’est pas question d’ignorer que cela arrive mais d’expliquer en quoi la place de tout ça n’est pas prépondérante, et en quoi parler de « loi du plus fort » parce que ce serait la loi de la nature est erroné. Tout est bien plus complexe que ça !

De plus, toute cette entraide entre les animaux nous rappelle que tout est interconnecté et que parfois, il nous arrive d’avoir besoin les uns des autres, sans forcément chercher à être supérieur à tout le monde en permanence (ok, c’est ma petite pique perso, ça). La société… et les scientifiques n’y ont vu que du feu pendant un moment, à cause des mythes, mais aussi de croyances au sein de la communauté scientifique. Alors que l’entraide est au centre même de la nature depuis l’apparition des espèces vivantes ! (et je ne parle pas que des mammifères terrestres, y a eu d’autres êtres vivants avant, comme les organismes cellulaires)

J’ai parlé de choix mais il n’est pas question que de ça avec l’entraide, bien au contraire. C’est à la fois de l’inné, de l’acquis et dépendant du contexte ! Et puis il a plusieurs sortes d’entraides, qui vont être détaillées, souvent liées par l’idée de réciprocité, et là encore, on a des définitions différentes : la réciprocité tout court, la réciprocité étendue, la réciprocité invisible… Et la base de la base : le don.

Et toutes ces manières différentes d’entraider vont aussi montrer autre chose : l’entraide n’est pas exclusive qu’à son cercle proche ! Et ce n’est pas que culturel, ça peut être complètement par un réflexe inexplicable aussi, pas que pour des raisons égoïstes ou pseudo-égoïstes (c’est même moins courant que vous ne le croyez). Il faut aussi trois éléments réunis pour que l’entraide apparaisse : la sécurité, l’égalité et la confiance (le troisième dépendant des deux premiers). Tiens, notre société ne serait pas très fortement inégalitaire ? Ça ne sent pas très bon pour nous, tout ça…

L’entraide dépend aussi du milieu. Plus il est hostile, plus elle fera son apparition ! Et dans les sociétés riches… Bah, ça se passe pas trop mal. La coopération au sein de ces sociétés ? Elle existe mais n’est pas non plus favorisée, d’autant plus à cause de la culture dans laquelle on baigne.

La dynamique des groupes est essentielle, et même si un groupe peut contenir des individus égoïstes et se faire léser par eux, si ce groupe rentre en compétition avec un autre groupe, si les membres de ce dernier s’entraide plus que le premier, il gagnera sans problème ! En effet, des individus auront plus de mal à coopérer pour un bien commun si des gens ne jouent pas le jeu… Une phrase de D.S. Wilson et E.O. Wilson que les auteurs ont aimé à rappeler dans leur conclusion :

Au sein d’un groupe, l’égoïsme supplante l’altruisme, les groupes altruistes supplantent les groupes égoïstes, tout le reste n’est que commentaire.

L’entraide est très forte mais ses conditions d’existence sont fragiles ! Elle peut aussi se révéler dangereuse : des groupes peuvent amener à la discrimination d’autres groupes, si vous voyez ce que je veux dire… L’entraide peut créer du positif, mais aussi du négatif.

Bref, je ne vais pas en dire plus, surtout que le livre est déjà foisonnant d’explications… et que le sujet de l’entraide est bien plus complexe qu’il en a l’air ! Des études sont menées depuis une vingtaine d’années sur le sujet, l’inverse ayant été plutôt favorisé jusqu’à maintenant (avec des biais subjectifs, dont les fameuses croyances), et ceux qui ont pu penser ou avoir l’intuition de l’inverse (comme un certain Charles Darwin, alors qu’on s’en sert surtout pour confirmer la fameuse « loi du plus fort ») ont été dénigrés ou ignorés sciemment.

Ce que j’ai marqué sur l’entraide me paraît simple, mais j’ai un peu du mal à restituer la complexité des choses. D’un autre côté, c’est vulgarisé, je n’ai pas eu de mal à comprendre, j’ai juste dû ralentir à certains moments, mais comme je l’avais déjà dit, c’est inévitable. Donc n’ayez pas peur de lire ce livre si le sujet vous intéresse (je n’ai aucun doute là-dessus), il est à votre portée, j’en suis sûre. Cet aspect scientifique de l’entraide peut paraître intimidant mais ce n’est pas le cas, sans compter que ça lui apporte la crédibilité dont les « rationnels » déploraient l’absence.

Je termine avec ce que disent les deux auteurs dans la conclusion de la conclusion (ben ouais, je sais pas comment dire, mais vous avez compris) :

Ce voyage a révélé notre interdépendance radicale avec l’ensemble de la toile du vivant et celle des interactions humaines. Pour nous, le concept même d’individu a commencé à perdre un peu de son sens, comme si aucun être vivant n’avait jamais existé, n’existe ni n’existera seul. Notre liberté semble s’être construite à travers cette toile d’interaction, grâce à ces liens qui nous maintiennent debout depuis toujours.

Bon, ok, j’ai encore autre chose à dire : apprenons à être plus humble. C’est ce que m’a appris ce livre, et au cours de mes différentes lectures et à la fin de celle-ci, j’ai compris que l’être humain devait se remettre profondément en question.

Edit : Je ne change pas ma conclusion en ce mois de juillet 2019 où j’édite cet article. Ce livre est instructif et m’a beaucoup aidé. Ceci dit, j’en ai une vision moins angélique aujourd’hui. Sachez qu’à l’inverse, l’entraide n’est là que dans certaines conditions et que le négatif est toujours là et émergera peut-être à travers vous, qui sait. Ce que ce livre démontre, c’est que l’entraide est possible et est une réponse… possible. Elle n’est pas une obligation non plus.

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7 réflexions sur “L’entraide, l’autre loi de la jungle, de Pablo Servigne et Gauthier Chapelle

  1. Un peu! Ce le carnet de notes d’une illustratrice edwardienne. Elle mélange la biologie avec la poésie et la mythologie à travers ses promenades dans les bois et les jardins. C’est une lecture douce (y paraît! je viens de l’emprunter et ne l’a pas encore ouvert), empli d’amour pour le monde dans lequel on vit, pas didactique pour le moindre!

    Aimé par 1 personne

    • Vu qu’ils parlent des animaux au début, oui, c’est pour démontrer que l’entraide est présente partout dans la nature, contrairement à ce qu’on nous dit. Il y a plus un aspect scientifique que philosophique justement. Peut-être que pour voir un peu plus loin pour la philosophie, « Playdoyer pour l’altruisme » de Matthieu Ricard répond mieux à ça mais je ne l’ai pas lu.

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