Bullshit Jobs, de David Graeber

bullshit-jobs-coverQuatrième de couverture

Dans la société moderne, beaucoup d’employés consacrent leur vie à des tâches inutiles et vides de sens. C’est ce que David Graeber appelle les « bullshit jobs » ou « jobs à la con ». L’auteur en cherche l’origine et en détaille les conséquences : dépression, anxiété, effondrement de l’estime de soi… Il en appelle à une révolte du salarié moderne ainsi qu’à une vaste réorganisation des valeurs, qui placerait le travail créatif et aidant au coeur de notre culture et ferait de la technologie un outil de libération plutôt que d’asservissement… assouvissant enfin notre soif de sens et d’épanouissement.

Critique

Qui c’est qui n’y croyait que moyennement avant de commencer ? C’est bibi ! Qui a changé d’avis ? C’est encore bibi !

David Graeber a écrit cet essai après le succès retentissant de son article On the Phenomenon of Bullshit Jobs publié dans le magazine Strike!. Dans celui-ci, il dénonçait la multiplication des emplois inutiles, en particulier au sein des administrations, publiques comme privées (et contrairement à ce qu’on pourrait croire, le champ public n’est pas le pire…). Ne pas confondre les « jobs à la con » (dont il parle) et les « jobs de merde ». Les « jobs à la con » sont inutiles, superflus et néfastes, à tel point que le salarié lui-même s’en rend compte (si ce n’est pas le cas, il y a aussi des raisons derrière ce déni). Les « jobs de merde » sont des boulots dénigrants, souvent fatigants et au bas de l’échelle sociale, et à tous les coups mal payés, alors qu’ils sont souvent les plus utiles. L’auteur relèvera cette contradiction entre des jobs super bien rémunérés alors qu’on peut souvent remettre en cause leur utilité (avant qu’on me dise que la médecine est utile : oui, merci, mais c’est très rare que ce soit le cas pour d’autres domaines) et des emplois qui le sont peu alors qu’ils servent à quelque chose (agent d’entretien et aide-soignant par exemple).

Les boulots « féminins » sont mal payés, est-ce une coïncidence ? Non, bien sûr que non. Tellement de choses à dire sur le travail des femmes, l’auteur en est conscient et expliquera quelle est la distinction qui a été faite qui permet cette injustice (et souvent le travail du care est concerné).

L’essai commence les choses doucement car on croirait vraiment au début qu’il ne parle que de ça. On verra plus tard que l’auteur ira plus loin qu’une simple constatation et analyse de ces « bullshit jobs« . On verra ça plus tard dans la chronique.

Au tout début, David Graeber va bien évidemment parler du phénomène des « jobs à la con » et de leur définition, pas forcément aussi simple que celle que je vous ai donné car il peut y avoir des nuances. Il y a aussi des chiffres à l’appui, dont celui-ci qui est assez parlant (et effrayant) : environ 37 à 40% des travailleurs dans certains pays (majoritairement occidentaux) pensent que leur métier est inutile, qu’il ne change rien dans la vie des gens. Cela questionne sur le sens-même qu’on peut donner à sa propre vie… Sujet que l’auteur abordera plus tard d’ailleurs. L’existence de ces bullshit jobs a beaucoup d’implications.

L’auteur va tenter de classer par catégorie ces « jobs à la con » car ils ne sont pas tous identiques. Je ne vous en fait pas une recension ici car c’est assez long. C’est très intéressant en tout cas, même si vous pouvez ressentir un certain malaise à l’idée qu’un de vos amis, une connaissance que vous appréciez (voire vous) ont un bullshit job. Je ne sais pas trop si je peux me permettre de leur en toucher deux mots… Probablement pas.

Quelles sont les raisons d’avoir un tel travail ? Qu’est-ce que cela implique pour la personne au niveau spirituel ? Bien sûr, il y a des raisons financières (ce sont souvent des boulots bien payés) mais ça n’empêche en rien que les gens s’y sentent souvent malheureux. Pourquoi ? Parce qu’ils se trouvent inutiles mais aussi parce qu’ils s’ennuient. Et tous ne peuvent pas essayer de faire autre chose à part pour que ce ne soit pas le cas car il y a cette mentalité, extrêmement répandue, que tu es payé à bosser, et que si tu n’as rien à faire, tu dois au moins faire semblant (et vous allez voir que dans les catégories choisies par l’auteur, il y a pas mal de jobs où tu ne fais que t’ennuyer). Va essayer de t’élever à autre chose quand ton patron débarque pour te surveiller, voir si tu travailles bien pour ce qu’il te paie. Il n’y a rien à faire ? Ce n’est pas son problème. D’ailleurs, le sujet est tabou, même avec ses collègues. Certains apprennent donc « l’art de l’esquive » mais dans certaines situations, ça peut être anxiogène.

Et puis bonjour la confiance en soi… D’ailleurs, des problèmes psychologiques (dépression, anxiété…) apparaissent souvent chez des personnes ayant un tel travail.

Les employés dans cette situation se sentent souvent prisonniers parce qu’au-delà de l’aspect financier, il y a aussi celui de la valeur sociale. Ce sont des emplois reconnus, on se dit que c’est génial que quelqu’un fasse ça, le titre est souvent pompeux et laisse imaginer un boulot où l’on fait des choses intelligentes, mais ce n’est pas connaître l’envers du décor. Mais mine de rien, c’est valorisant, et puis on n’a pas le droit de se plaindre d’un tel travail que beaucoup aimeraient faire (mais encore une fois, ce n’est pas forcément se rendre compte de la réalité derrière). Du coup, on peut se sentir piégés…

Pourquoi ce genre de boulots prolifère-t-il ? Dans la logique capitaliste, il serait impensable, non rentable, de créer des jobs qui ne servent à rien. Mais c’est peut-être parce que le système dans lequel on vit n’est plus le capitalisme au sens pur du terme. Les strates supérieures se sont inspirées d’un ancien système qui les met en valeur : la féodalité. Sans en être une pâle copie pour autant.

C’est un système d’extraction de rente dont la logique interne – les « lois fondamentales », pour parler comme les marxistes – n’a plus grand chose à voir avec le capitalisme, et où les impératifs économiques et politiques sont largement confondus. Sur bien des plans, il se rapproche de la féodalité médiévale classique – notamment par sa tendance à engendrer des hiérarchies interminables de seigneurs, vassaux et domestiques. En revanche, d’autres aspects l’en éloignent résolument – en particulier sa philosophie « managérialiste ». De plus, au lieu de remplacer totalement le capitalisme industriel à l’ancienne, il s’y superpose, et ces milliers de points de contacts donnent naissance à autant de versions différentes. Au milieu d’une telle confusion, il n’est guère surprenant que les individus évoluant au coeur même du système ne sachent pas par quel bout le prendre.

Je vais expliciter un peu plus ce qu’il entend par là : des boulots ne sont créés souvent que pour valoriser la personne qui l’embauche (des emplois bureaucratiques pour la plupart), pour montrer qu’elle a le pouvoir de se payer une personne pour faire un travail, aussi inutile soit-il (appeler l’ascenseur dans un hôtel quand un client arrive…). Vous le voyez surtout dans les catégories de bullshit jobs que David Graeber a créé, notamment les « larbins » et les « porte-flingues ». D’ailleurs, plus le travail est inutile et accessoire, mieux c’est : cela traduit vraiment le pouvoir que les employeurs peuvent posséder financièrement, mais qui les valorise socialement aussi, comme le système féodal à l’époque.

Comment ces emplois peuvent-ils exister ? Pourquoi les gens ne se révoltent pas ? Je vous ai déjà donné une partie de la réponse plus haut (pour exister socialement) mais il y en a d’autres (comme l’idée que le travail – si possible douloureux sur n’importe quel plan, physique ou moral – permettrait de devenir un adulte et un citoyen accompli). C’est aussi lié à cette question de l’automatisation des tâches qui aurait dû libérer du temps de travail… Alors pourquoi n’est-ce pas le cas ? L’auteur va aussi développer les conséquences politiques de tout ça. C’est complet et vaste, franchement difficile d’aller plus loin dans cette chronique. C’est une analyse fine et complète de notre monde du travail et de ses conséquences délétères sur nous… et un appel à l’action.

C’est un résumé assez sommaire que je vous fais car l’auteur développe fortement son sujet. Il aura pléthore de témoignages à donner sur des « jobs à la con » pour illustrer son propos, et il aura de quoi faire. Je crois que celui qui m’a paru le plus absurde, c’est celui de l’armée allemande qui avait besoin de l’autorisation de son sous-traitant en informatique pour déplacer un de ses employés et son ordinateur dans une autre pièce… Sous-traitant qui avait lui-même besoin de l’autorisation de son sous-traitant en logistique… qui employait un sous-traitant pour sa gestion du personnel. Et un gars faisait plus de 200 km pour déplacer l’ordinateur et remplir une tonne de paperasses. Mais il y en aura sûrement d’autres qui vous marqueront plus, surtout que selon les différents types de bullshit jobs, vous n’aurez pas des exemples identiques : leur seul point commun, c’est soit leur inutilité, soit qu’ils sont néfastes pour la société, soit les deux.

Je vous conseille donc très fortement cet essai accessible. Je pense, comme tous les autres livres que j’ai lu sur le travail, qu’il est nécessaire. J’ai trouvé que certaines réflexions de l’auteur rentraient en résonance avec les miennes, je me suis sentie comprise, je n’avais pas l’impression d’être paranoïaque car David Graeber a bien étudié son sujet. Peut-être que vous aussi, ça vous aidera à mieux vous rendre compte de la situation.

19 réflexions sur “Bullshit Jobs, de David Graeber

  1. Oh, je l’avais vu y’a pas longtemps quand pour la première fois depuis une éternité j’ai fait un saut en librairie. Il a l’air bien plus profond que le titre et la couverture pas très attirante ne laissent paraître.
    Tu aurais des exemples de boulots qui rentrent dans la catégorie  » porte-flingues » ? J’ai du mal à visualiser avec une telle appellation.
    C’est vraiment aberrant le cas que tu rapportes de maillons pour déplacer un employé et son ordi… Enfin bon, clairement, il me tarde de lire des essais sur le boulot même si je sais bien que mon positionnement va encore s’accroître, et que je vais être encore plus rebutée de ce monde là.

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    • Aha, je vois que je ne suis pas la seule à m’être fait la réflexion, la couverture m’a fait faire la grimace à la base, c’est pour ça que j’étais pas convaincue avant même de le lire.
      Les « porte-flingues », ce sont les métiers néfastes pour la société et qui ne manqueraient à personne s’ils disparaissaient, comme lobbyiste ou avocat d’affaire.
      C’est un des premiers exemples donnés celui-là, et il y en a d’autres…
      Pareil, ça ne m’aide pas… mais est-ce que ça doit m’aider ? A militer, peut-être…

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      • Bah disons que la couv simpliste avec le titre en gros et cet espèce de médaillon sur le côté, je sais pas, ça promet pas monts et merveilles non plus… Ils auraient dû garder la couv’ d’origine, perso elle me fait rire avec ces crayons qui font une espèce de croix comme si tu te faisais crucifier par le travail. (mais bon, esprit français trop étriqué pour accepter une telle blague… )
        Oh d’accord je vois, merci.
        A militer et boycotter va savoir haha.

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  2. Hello! C’est vraiment un livre qui a l’air super intéressant, avec le titre je me disais « oui bon il va dire que les bullshit jobs c’est nul mais qu’est ce qu’il peut dire de plus? » là, j’en sais plus sur ce dont va parler l’auteur grâce à ton article. Et il m’a l’air plus facile à lire que d’autres livres sur le travail (je pense à celui d’André Gorz ^^).

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    • Oui, il est clairement plus facile que l’essai d’André Gorz, aha. Comme toi, je ne savais pas trop ce qu’il allait dire de plus, mais le constat de l’existence des « bullshit jobs » amène à l’analyse… Je crois que l’auteur est anarchiste, pas trop de surprises quand on y pense.

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  3. C’est un livre indispensable pour comprendre l’absurdité de nos sociétés basées exclusivement sur cette notion de « travail » qui ne veut, en définitive, rien dire si ce n’est faire en sorte que les gens soient « occupés » pour ne pas penser par eux-mêmes…
    Moi aussi le poste de sous traitance pou l’armée allemande m’a scotché. De l’absurdité à l’état pur !

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    • Oh, quelqu’un qui a lu le livre ! Merci pour le commentaire du coup ! Je le trouve en effet très éclairant, je me suis sentie moins parano sur des intuitions que j’avais, franchement, il est top !
      Grave, j’en revenais pas !

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      • Effectivement. C’est une notion tellement ancrée dans l’esprit des gens (du lavage de cerveau ? oui je le crois) que cela n’apparaît pas comme une évidence de la remettre en question.
        Si je ne me trompe pas, la semaine prochaine ou la semaine d’après il y a justement un documentaire sur Arte sur cette notion de travail.
        Ne pas oublier non plus que l’origine du mot serait trépalium qui n’est autre qu’un instrument de torture. ça en dit long !
        Et ne parle-t-on pas quand une femme accouche de « travail ». Sans conteste la douleur est plus que présente dans ce cas.
        Il y aurait tant de choses à dire. Une chose est sûre le travail tel que la société le conçoit n’est pas source de plaisir, de bonheur, c’est même plus tôt l’inverse (j’en ai fais l’amère expérience). Et ce livre permet d’être une très bonne introduction à ce questionnement.
        Merci pour l’avoir mis en avant 🙂

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      • Oui, je pense que c’est un lavage de cerveau, vu ce qui est dit dans le livre, y a pas de doute là-dessus. Quand on est entouré de gens qui ne vivent que pour le travail, c’est compliqué…
        L’histoire autour du travail relaté dans l’essai est très intéressante ! Elle vaut vraiment le coup d’être lu ! (l’origine du mot en dit en effet très long…)
        Oh, j’espère que tu as une meilleure situation aujourd’hui alors. De rien, merci à toi pour tes commentaires !

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  4. J’ai lu des passages de cet essai sur Tumblr, ça a été beaucoup discuté par des salariés d’Amazon, des blogs féministes. je me souviens qu’il y avait eu tout un débat sur la valeur du travail et le dévouement de certains salarié à leur entreprise. Bref, je ne savais pas qu’il avait été traduit en français, et comme les passages en anglais m’ont paru abordable, je vais sûrement demander à ma médiathèque de le commander.

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  5. Oh cela à l’air intéressant ! Par contre j’ai pas trop compris en quoi c’est un bullshit job l’exemple du mec de l’armée allemande. Oui c’est ridicule cette chaîne de commandements pour pouvoir déplacer un mec d’une pièce à l’autre, mais je ne comprend pas trop le lien.

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    • Parce qu’il sert à rien et que tout ça en vient même à être néfaste (conduire 200 km pour ça, grosse perte de temps, d’énergie et c’est loin d’être écolo sans même être pour une bonne raison). On pourrait se passer du job du mec sans problème.

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  6. Pingback: C’est le 1er, je balance tout ! octobre 2019 | Light & Smell

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