Martin Eden, de Jack London

martin-eden-coverQuatrième de couverture

Martin Eden, le chef-d’oeuvre de Jack London, passe pour son autobiographie romancée. Il s’en est défendu. Pourtant, entre l’auteur et le héros, il y a plus d’une ressemblance : Martin Eden, bourlingueur et bagarreur issu des bas-fonds, troque l’aventure pour la littérature, par amour et par génie. Mais sa chute sera à la mesure de son ascension vers le succès : vertigineuse et tragique…

Critique

Lu dans le cadre du challenge 12 mois, 12 amis, 12 livres.

Vous êtes face à ce qui est mon coup de cœur ultime de l’année. Il fait partie de mes romans préférés de tous les temps tellement je l’ai trouvé excellent. Je vais donc vous présenter un sacré bouquin.

Martin Eden est de la basse condition sociale : il fait des travaux n’importe où mais travaille surtout en mer sur des bateaux (il est marin avant tout), aime la bagarre et l’alcool, vit dans une certaine pauvreté tout en s’en sortant un minimum. Seulement, un jour, il sauve un certain Arthur Morse d’une rixe et se retrouve invité chez sa famille et lui en remerciement… Arthur est d’une classe sociale supérieure, et cela se voit quand Martin s’y rend : tout est beau, précieux et fragile. Il s’y sent mal à l’aise, lui qui est d’une corpulence imposante et n’a pas de gestuelle gracile. Il a peur de casser des choses… Il va finalement se rabattre sur des livres en attendant ses hôtes dans le salon et est subjugué par sa lecture. Un déclic a lieu.

L’autre déclic, c’est un coup de foudre : Ruth Morse, la soeur d’Arthur, rentre dans la pièce. Il se sent pouilleux mais n’a pourtant d’yeux que pour elle et il se fait une promesse : arriver à sa hauteur, se montrer digne d’elle. Pour cela, il va s’instruire, lire des livres, apprendre à mieux s’exprimer. Ruth sera son professeur particulier. Elle est d’ailleurs attirée par lui mais n’en est pas consciente, ou plutôt, elle le nie. On verra plus tard pour quelle raison, même si je pense que vous l’avez deviné.

Par la suite, il voudra devenir écrivain – un métier qui n’est pas vraiment considéré comme tel. Cela n’a pas changé aujourd’hui, bien au contraire. Être écrivain et en vivre, c’est au petit bonheur la chance, le talent est finalement accessoire, vous le verrez d’autant plus avec l’exemple de Martin Eden, ça en est frustrant pour lui.

Oui, on ressent de l’empathie pour ce personnage. Il est attachant, intelligent, déterminé, courageux, on a envie qu’il réussisse. On peut bien sûr trouver dommage qu’il fasse ça pour une bourgeoise en sachant ce qu’il peut advenir (ne vous inquiétez pas, il finira par réaliser certaines choses…) mais son parcours, sa personnalité, n’en restent pas moins fascinants. Il est autodidacte dans son apprentissage (il adore les livres) et très doué pour cela. On se sentirait presque bête à côté. Mais ce n’est pas ça qui va amener les bourgeois (dont la famille de Ruth et elle) à le respecter, alors qu’il fait tout ça non seulement pour lui, mais aussi pour eux.

Martin Eden veut leur reconnaissance, celle de la classe sociale de sa bien-aimée, celle dont le mode de vie le fascine. Ce sera plus compliqué que ce qu’il pensait et il découvrira la vérité sur la bourgeoisie au fur et à mesure. A aucun moment il ne reniera sa classe sociale, ce qui va poser un problème pour celle qu’il veut atteindre…

Pour revenir à sa vocation, il garde courage malgré les difficultés, mais celles-ci ne viennent pas que des magazines et des éditeurs qui refusent de le publier… Personne n’y croit, et surtout, tout le monde veut qu’il ait une situation. Un « vrai travail ». J’ai cru voir l’obsession actuelle à l’œuvre, comme quoi, ça date d’il y a plus d’un siècle maintenant… Le mépris et la cruelle pauvreté qu’il doit encaisser sont terribles mais il ne perd jamais espoir. C’est cela qui est admirable chez lui et c’est ce qui rend la fin encore plus tragique (quoi ? Vous vous attendiez à une happy end ?).

La relation entre Martin et Ruth est révélatrice de ce fossé entre les classes. A travers eux et d’autres éléments du scénario, Jack London critique le rapport des gens (et pas que de la bourgeoisie) à l’argent et la notoriété. Martin Eden va devenir un puits à connaissances en espérant atteindre celles de la classe sociale qu’il vise… A part qu’il les dépassera rapidement et avec facilité. Son mépris va finir par se faire sentir alors qu’il ne jure que par la science, sa rationalité, son instruction, ses compétences. Malgré le fait qu’il soit individualiste, ses réflexions sur la pauvreté et l’aisance financière, sur l’état précaire de la vie de ses camarades de classe, celle opulente de la classe bourgeoise, sont intéressantes et font penser à l’analyse issue du socialisme (ce que l’auteur soutenait par ailleurs).

Ils se figurent qu’ils pensent et ce sont ces êtres sans pensées qui s’érigent en arbitres de ceux qui pensent vraiment.

Pour revenir à Ruth, elle est attirée par lui, mais c’est justement son origine sociale qui l’empêche de vivre un amour honnête et sincère, car elle ne regardera Martin qu’au travers des lunettes de la bourgeoisie, de son éducation, il la dégoûtera même par moments, ce que je trouve carrément malsain et mauvais. Il se peut que votre cœur se serre de frustration à certains passages entre les deux…

L’écriture, la formulation, m’ont tordu les tripes à plusieurs reprises. Il y a des passages très justes, très bien décrits sans oublier un rapport puissant à l’émotionnel et à l’existence crue, notamment un passage sur la dépression qui est criant de réalisme. J’ai été émue aux larmes plusieurs fois, tellement l’auteur sait décrire les émotions en les rendant tout ce qu’il y a de plus légitimes et réelles. Son sens de l’analyse est aussi particulièrement pertinent, on s’y croirait.

Le vrai point fort de ce roman, c’est Martin Eden, le personnage principal. J’ai déjà dit ce qui était remarquable chez lui, je vais donc me répéter : il est gentil, intelligent, clairvoyant, acharné, vaillant… Il a une ambition qui peut sembler démesurée mais surtout justifiée. Et ce qui ressort le plus de cette histoire, c’est son humanité. C’est ce qui donne tout le goût à ce personnage, à ce qu’on peut observer à travers ses yeux. C’est ce qui souligne le livre entier, c’est son altruisme, sa bienveillance qui teintent tout le récit.

A force qu’on me chante ses louanges, je ne pensais pas autant aimer. Mais j’ai adoré cette lecture et je vous conseille de franchir le pas. On se fiche que ce soit un coup de coeur ou pas pour vous. L’important, c’est d’apprécier ce grand roman autant qu’on en ait envie. Martin Eden le mérite.

12 réflexions sur “Martin Eden, de Jack London

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