Japonais, lignes de vie d’un peuple, de Raphaël Languillon-Aussel

japonais-lignes-de-vie-coverQuatrième de couverture

Si le Japon fascine, les Japonais semblent insaisissables. Sans jugement ni interprétation, Raphaël Languillon-Aussel est allé à la rencontre de ce peuple que l’on croit à tort homogène. Il nous entraîne avec lui dans les rues des grandes métropoles de l’île de Honshu comme sur les petites îles reculées. On y rencontre Kotaro et son parcours singulier de salaryman, Mme Jitsuo et sa discrète communauté de chrétiens, ou M. Nakazato qui nous parle, depuis Okinawa, des peuples colonisés par les Japonais.

Surpeuplé ou dépeuplé, ce pays des extrêmes offre une diversité infinie avec ce peuple qui semble toujours hésiter entre repli sur soi et ouverture sur le monde. Ce livre est une invitation à rencontrer les Japonais, à entendre leurs témoignages et, surtout, à poursuivre le voyage par soi-même au pays du Soleil-Levant.

Critique

Bien que je n’aime pas pratiquer d’interactions sociales (ahem), j’aime bien lire des passages de vie de tous les jours ou découvrir des profils de personnes lambda. C’est pour ça que j’avais beaucoup aimé Journal du dehors d’Annie Ernaux, même si peu de personnes connaissent ce livre ou l’ont aimé.

Raphaël Languillon-Aussel a recueilli dans cet ouvrage des témoignages de personnes japonaises toutes très différentes des autres. L’auteur a d’ailleurs compilé leurs profils dans des catégories qui reflètent des aspects distincts du pays. Bien évidemment, il va commencer par montrer que la société japonaise n’est pas aussi homogène que ça, à travers cinq entretiens.

Tout d’abord, j’ai été surprise. La première personne qui a fait l’objet de l’intérêt de cette partie est un professeur d’Okinawa. Si on s’en tient là, on ne voit pas trop quelle est l’importance d’un tel témoignage à part sa situation géographique. Justement, cette dernière n’est pas du tout anodine : cet homme est descendant des Ryûkyû. Je vous l’apprends peut-être mais Okinawa n’est pas japonaise de base, les îles ayant été colonisées par le Japon en 1879. Avant y régnait le royaume des Ryûkyû, mais il n’en reste plus de trace.

Du moins, c’est ce que je croyais ! (en même temps, si on me raconte des conneries à la fac…) La culture subsiste encore dans les îles reculées, avec les traditions et leurs langues. En ça, j’ai découvert quelque chose. Sur d’autres points, c’était très intéressant de lire les déclarations de cet homme.

Ensuite vient un profil très classique : celui d’un salaryman à Tokyo. Un employé qui travaille dans les bureaux, en somme. Ils sont appelés ainsi au Japon car ils sont très connus : c’est un peu un des clichés de la capitale japonaise. On en croise partout ! Ils sont reconnaissables à leur costume et leur valisette. Est-ce qu’ils font partis de ceux qui vont se beurrer la gueule après le boulot entre collègues ? Naaan (si).

Je pensais ressentir le mépris que je ressens pour toutes les personnes qui choisissent cette voie, comme c’est son cas, mais malgré son parcours plutôt banal, je l’ai trouvé sympathique.

Le troisième portrait a été assez surprenant : on a celui d’une femme venant d’une région très dépeuplée, qui a voulu faire ses armes dans l’art ou l’artisanat, mais qui, à la place, a ouvert un bar (qui, selon moi, est parfait pour les personnes extraverties qui souhaitent de la convivialité). Elle a vraiment eu un parcours atypique, à rebours de ce qu’on pense trouver chez les Japonais. Cela n’a pas été facile pour elle, bien évidemment, et je pense qu’une grande partie de ce qu’elle a vécu comme mépris social peut se retrouver en France, on n’a pas tellement de leçon à donner.

Ensuite, on rencontre un homme homosexuel : un quartier, bien qu’il reste assez discret, est dédié aux rencontres entre personnes gays et lesbiennes. Je pense que vous en avez entendu parler mais l’homosexualité est assez mal vue au Japon chez des personnes ordinaires, alors que des célébrités seront adorées malgré ça (on retrouve aussi ce paradoxe dans les mangas, où les scènes homoromantiques sont légion).

C’est assez intéressant de l’entendre discuter de la communauté gay au Japon, sujet assez tabou (en-dehors de ce que j’ai dit plus haut, donc à part des fantasmes…). On a sa vision sans fard des choses, de la vision de la société sur eux, du fait qu’ils doivent se cacher…

Enfin, une professeure en anthropologie nous raconte comment elle aide des personnes démunies, au sein d’une association, dans un quartier de Tokyo connu pour réunir ce genre d’individus : Kotobuki. Qu’entends-je par « personnes démunies » ? Elles sont sans domicile fixe, sans emploi pérenne (elles font souvent des petits boulots précaires et dangereux), souvent sans famille, méprisées par la société. Avez-vous déjà lu Les évaporés du Japon ? Les personnes décrites dedans, ce sont elles. Ce sont ce qu’on appelle des évaporés. Ils le sont devenus pour diverses raisons : ils ont tout perdu, ils refusent la société actuelle dans laquelle on vit… Les visages sont tous différents, ils ont surtout en commun de représenter une certaine tristesse et un profond désespoir.

Le Japon est connu pour ignorer ces personnes (ça ne rend pas bien sur le papier alors ils font comme si ces personnes n’existaient pas), donc lire ce témoignage de quelqu’un qui les aide était très intéressant.

Bien évidemment, l’auteur ne s’est pas arrêté là. Ce que j’ai décrit jusqu’à maintenant n’est que la première partie où il souhaite montrer la diversité des profils. Dans d’autres chapitres, à travers d’autres portraits, seront abordés le surpeuplement et le surdépeuplement de certaines régions ou villes, ainsi que le paradoxe entre l’innovation, symbole de la modernité et de l’inventivité des Japonais, et la tradition, qui a toujours une place importante et est jalousement conservée. Bien évidemment, le problème de la population vieillissante ne sera pas oubliée et sera discuté à travers cinq figures.

Tous ces chapitres renferment des entretiens d’individus qui évoquent des sujets souvent très intéressants : l’ère post-Fukushima, les chrétiens anciennement persécutés et cachés dans des îles du Sud, les communautés rurales face au dépeuplement et à la longévité de leurs habitants…

J’ai beaucoup aimé lire ce livre car on approche des individus qui sont souvent oubliés ou balayés d’un revers de la main, alors que je suis plutôt à des descriptions du Japon qui ne s’en tiennent souvent qu’à Tokyo, Osaka et à la capitale historique qu’est Kyoto. Et même quand ça va plus loin, les mêmes éléments reviennent… Ici, on découvre d’autres aspects de la société japonaise.

Il est fluide et pas long à lire. Je l’ai trouvé passionnant (et touchant, j’aime bien lire ce que des personnes simples ont à dire, ça m’émeut) et si vous vous intéressez au Japon, je vous le conseille clairement pour développer vos connaissances. Il reste en surface mais a le mérite de mettre des sujets sur le devant de la scène que vous ne connaissez peut-être même pas.

Lu dans le cadre du mois spécial Japon.

7 réflexions sur “Japonais, lignes de vie d’un peuple, de Raphaël Languillon-Aussel

  1. Je ne suis pas sûre que le côté « témoignages » me conviendrait, je préfère en général quand les témoignages sont mis en perspective par un autre discours plus « objectif », mais ça m’intéresserait clairement d’en savoir plus sur des manières de vivre différentes, moins « stéréotypées » que celles qu’on imagine au Japon, que ce soit d’un point de vue géographique, social ou autre. Donc je retiens!

    Aimé par 1 personne

    • En tout cas, le format n’est pas toujours sous forme de « questions-réponses ». Par exemple, un professeur spécialisé dans le nucléaire ne sera pas tout seul, donc le propos sera général et pas forcément partagé par tous… L’auteur rappelle les faits sur Fukushima et son évolution, je l’ai trouvé assez honnête. A toi de voir !

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  2. Je trouve ce genre d’ouvrages très intéressant. Dans un genre different Tokyo Vice me tente beaucoup.
    Reste à trouver le temps pour lire tour ca.

    PS : j’ai beaucoup ri sur ta remarque concernant le fait que tu n’aimes pas les interactions sociales, je suis aussi comme ça 🤣

    Aimé par 1 personne

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