Silence, on cogne, d’Alizé Bernard et Sophie Boutboul – les livres féministes #19

silence-on-cogne-coverCe n’est pas un livre qui a fait parler de lui alors qu’il est super important de documenter cette problématique. Le bandeau rouge de la couverture n’a pas l’air d’avoir suffi.

Silence, on cogne parle des violences conjugales dans un cadre particulier : celui des foyers de gendarmes et de policiers. Quand l’homme est un représentant de cette autorité, il a un pouvoir supplémentaire. Et c’est ce que les autrices vont nous montrer.

Alizé Bernard est une ex-conjointe de gendarme et raconte son vécu quand elle était encore avec son compagnon. Il a su user, pour camoufler les méfaits psychologiques et physiques qu’il faisait subir à sa compagne, de son statut, de la sympathie qu’il inspirait à ses collègues, de sa connaissance des lois et des recours, etc. Ces chapitres alternent avec ceux plus factuels de Sophie Boutboul, qui a enquêté sur la situation des femmes mariées à des hommes de ce corps de métier.

Le témoignage d’Alizé Bernard est glaçant tellement cela a été compliqué pour elle, que ce soit au niveau administratif comme avec son ex-compagnon. Un véritable parcours du combattant, ponctué par les révélations de Sophie Boutboul, des témoignages qu’elle a récolté de son côté, du peu de statistiques qu’elle a pu trouver (les violences conjugales commises par un homme policier ou gendarme ne sont pas étudiées en France).

Ce livre est très bien structuré, et l’ancienne vie d’Alizé Bernard illustre malheureusement pas mal de points. Si on ne suit que les chapitres d’enquête de Sophie Boutboul, ça donne ça : une partie sur les familles de gendarmes ou de policiers, l’autre sur le rôle de la justice et des institutions pour protéger les femmes, et le dernier chapitre sur les solutions et s’il y en a des mises en oeuvre.

Tout d’abord, on fait donc face à la violence telle qu’elle est souvent exercée. On peut aisément faire le rapprochement avec n’importe quelle situation de violences conjugales, indépendamment du métier du compagnon. Cette similarité crève le coeur quoi qu’il arrive.

La différence ? Les arguments de poids qu’utilise le conjoint pour empêcher sa femme de porter plainte. Il a d’autres garde-fous à côté et il s’en servira, il n’hésite pas à lui faire savoir. Ceux-ci concernent sa fonction, ses contacts (comprenez que ce sont souvent ses collègues) et s’expriment sous la menace de faire disparaître la plainte, d’avoir des complices au sein de la police qui le protégeront. Est-ce vrai ? On en reparlera plus tard.

Ce qui est important de relever ici, c’est que ces menaces cherchent à intimider et à tenter d’empêcher toute réaction de la part de la compagne violentée. Ces arguments sont réellement craints (à raison, j’en ai bien peur…) et peuvent parfois retenir la victime de porter plainte, ou même d’en parler à qui que ce soit. Concernant ce dernier point, c’est si elle a eu la chance de ne pas être complètement isolée, stratégie habituelle de tout mari violent.

Les mécanismes sont les mêmes qu’ailleurs : isoler bien évidemment, et discréditer la personne au point qu’elle se demandera si elle n’est finalement pas responsable de son malheur. Et puis, je l’ai dit, le métier du conjoint peut en rajouter une couche, et pas que selon ce que j’ai dit : la police ou la gendarmerie sont des secteurs vecteurs de violences. Ce que je veux dire, c’est que les fonctionnaires de ce corps de métier sont souvent confrontés au pire de l’espèce humaine, parfois de manière quotidienne. Ça a un impact psychologique sur les employés. De plus, on leur enseigne la violence durant leur formation, et ce ne sont pas les quelques belles paroles qu’ils entendent parfois sur le respect et l’honneur qui y changent forcément quoi que ce soit. Même s’ils font preuve de retenue dans l’exercice de leurs fonctions, il est fort possible qu’ils se défoulent à la maison… Un suivi psychologique n’est pas mis en place. Comme si ces violences envers leur conjointe, envers leurs enfants parfois (ou même d’autres, parfois à leur propre encontre), n’existaient pas…

Dans la deuxième partie, nous faisons face à celles et ceux sensés défendre la victime. Le chemin à faire est très compliqué, voire impossible… Comme je l’ai déjà mentionné, les collègues sont là pour couvrir : en ne prenant pas la plainte (ce qui est illégal), en la faisant parfois disparaître, en posant des questions tendant à culpabiliser la victime, à minimiser des faits dans le dépôt de plainte…

Et quand cela arrive quand même aux oreilles de la hiérarchie ? Une véritable inertie se met en place. Pas dans tous les cas bien évidemment, il ne s’agit pas de généraliser. Mais les trois maîtres mots de beaucoup sont quand même ceux-là : pas de vagues. Ils ne veulent surtout pas que la structure qu’ils dirigent fasse parler d’elle pour de telles histoires et ils font en sorte de nier les faits ou de les minimiser.

Qu’en est-il de la justice ? Euh, bah… C’est compliqué. Les magistrats connaissent souvent les policiers mis en cause parce qu’ils travaillent ensemble sur des enquêtes. La sympathie prend parfois le dessus et les peines ne sont pas aussi sévères qu’elles le devraient… quand il y en a. Souvent, on a un classement sans suite de l’affaire. Le problème, c’est que ces minimisations, ce déni, cette absence de sanctions, entraînent des conséquences fâcheuses pour la victime, allant du harcèlement, de la poursuite des agressions physiques… jusqu’à la mort.

La troisième partie concerne les manquements des institutions pour repérer et prévenir ces personnes, mais pas que. Une ébauche de solutions à mettre en oeuvre est aussi proposée. Difficile d’avoir quelque chose de plus construit sans une étude précise du cas français. Si d’autres pays n’ont aucun mal à dévoiler la vérité de ce qui se passe dans les rangs de leurs institutions policières (l’essai décrit rapidement ce qui y est mis en place), ce n’est pas du tout le cas de la France.

Des raisons de ce déni sont évoquées. Tout d’abord, les liens forts, la solidarité développés dans ces corps de métier peuvent amener à du copinage, à du « nous contre les autres », ce qui serait plutôt à proscrire pour une profession d’autorité. Ensuite, une culture de la virilité est accrue pour certains, créée pour les autres (ceux qui n’étaient pas particulièrement sexistes à la base). Là aussi, ça renforce les liens entre les employés majoritairement de genre masculin, et c’est pourquoi les femmes ont parfois du mal à s’y faire une place ou à ne pas subir de harcèlement elles aussi.

Bien sûr, tout ceci n’explique pas tout mais je ne suis pas sensée vous raconter l’intégralité du livre. J’ai trouvé l’enquête de Sophie Boutboul et ses propos très intéressants et très justes, bien que j’aurais bien protesté sur son indulgence à un moment… Ne pas tout mettre sur le dos de la psychiatrie pour régler les problèmes par exemple.

Alterner ses chapitres avec l’histoire d’Alizé Bernard était une très bonne idée. Chacune raconte des choses très dures mais de façon différente. Ce changement de point de vue et de narration offre un souffle bienvenu. Illusoire vu la dureté des propos mais mine de rien, ça fonctionne un peu.

L’épilogue d’Alizé est remarquable et m’a même fait avoir la larmichette à l’oeil, ce qui est assez rare pour être souligné. Je le trouve d’une justesse épatante et je pense vraiment qu’il peut toucher et aider certaines femmes. Oui, parce qu’elle donne des astuces, des numéros de téléphone. Par contre, je ne pense pas qu’une femme battue pourrait avoir ce livre en sa possession, mais nous, on peut essayer de les aider.

Bref, ce livre parle d’une situation méconnue et malconnue. Comme je le disais au début de l’article, on ne parle pas assez de ce livre qui aborde pourtant très correctement ce sujet… tabou. Ah, ben voilà pourquoi. Encore ce fameux déni, cette ignorance des faits qui permet de n’emmerder personne. Non, je ne me censure pas, c’est ça le principe du silence : éviter le scandale.

Et ce livre permet de briser ce silence à travers l’enquête de Sophie Boutboul et du témoignage d’Alizé Bernard. Merci à elles et à celles qui ont témoigné.

Ceci est une lecture commune faite avec Parmi les récits, que je remercie pour cette lecture.

2 réflexions sur “Silence, on cogne, d’Alizé Bernard et Sophie Boutboul – les livres féministes #19

  1. En France, nous avons une culture du déni, du qu’en dira-t-on qui est catastrophique.
    On voit l’impact désastreux de cette culture dans toutes les situations de violences (que dire des atteintes aux enfants dans les institutions sportives…).
    De plus quand la personne violente exerce un métier de pouvoir cela change des données. Comment la victime peut-elle alors porter plainte ?
    Ce sont de véritables questions de société à se poser.
    Merci pour ce coup de projecteur sur ce livre que je ne connaissais pas.

    Aimé par 1 personne

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