Les raisins de la colère, de John Steinbeck

Quatrième de couverture

« Le soleil se leva derrière eux, et alors… brusquement, ils découvrirent à leurs pieds l’immense vallée. Al freina violemment et s’arrêta en plein milieu de la route. – Nom de Dieu ! Regardez ! s’écria-t-il. Les vignobles, les vergers, la grande vallée plate, verte et resplendissante, les longues files d’arbres fruitiers et les fermes. Et Pa dit : – Dieu tout-puissant !… J’aurais jamais cru que ça pouvait exister, un pays aussi beau ! »

Critique

Oui, le résumé de la quatrième de couverture de l’édition Folio est une citation du roman, comme pour beaucoup de classiques. Celle-ci retranscrit bien l’émerveillement de la famille Joad quand ils arrivent en Californie… avant la désillusion.

Bon, on va quand même partir du début, parce que là, ça vous dit juste qu’une famille américaine se rend en Californie… Mais pourquoi, en fait ?

La famille Joad, en Oklahoma, est composée de deux grands-parents, des parents, et d’une tripotée d’enfants (Tom, Noah, Al, Rose, Ruthie et Winfield). Il y a aussi l’oncle John, dévoré par la culpabilité et la honte de n’avoir pas pu sauver sa femme alors qu’elle était enceinte, de ne pas avoir pris ses douleurs au sérieux. L’histoire commence avec Tom Joad, un des fils de la famille Joad, qui sort de prison pour meurtre involontaire. Sur son chemin du retour, il va croiser Casy, un ancien pasteur (ses réflexions seront intéressantes par la suite quand on y réfléchira). Tous les deux décident de faire le chemin ensemble jusqu’à la ferme des Joad. Problème : quand ils arrivent, la maison est vide…

C’est là qu’on va commencer à mieux cerner les choses. La maison a été en partie éventrée. Vraiment quelque chose d’impressionnant aux yeux de Tom et de Casy, ce n’est pas réalisé par des mains humaines. Les autres maisons alentour sont elles aussi vides.

Il s’est passé quelque chose, mais quoi ? Un gars du coin est resté et leur explique la situation. A la crise économique de 1929 est venue se rajouter la sécheresse qui a touché les plants cultivés par les fermiers. La « Banque » possède les terrains et a le pouvoir de contraindre les gens à partir car leur production n’est plus assez rentable… Quelques tracteurs et leurs conducteurs font très bien l’affaire, pour un résultat meilleur.

La famille Joad va donc partir pour un nouvel horizon, et pas n’importe lequel : la Californie. Un tract parle qu’on recrute beaucoup de gens dans cet État… à part qu’ils ne sont pas les seuls à partir. Il n’y a pas assez de travail pour tout le monde là-bas… Les migrants sont des centaines de milliers à vouloir en obtenir. Ils ne s’en rendent pas compte, même si quelques personnes essayent de les prévenir lors de leur périple. Mais bon, ont-ils d’autres choix ?

Les chapitres où l’on suit la famille Joad sont entrecoupés d’autres parties où elle n’est plus au centre, mais qui nous permettent de prendre du recul et d’avoir une vision plus globale. Ce qui se passe dans ce roman n’est pas tellement qu’à propos de la famille Joad. On les suit, on s’attache à eux, on s’inquiète pour eux, mais leur situation n’est pas isolée. Elle reflète des circonstances qui ont vraiment eu lieu. Finalement, c’est ça que l’auteur nous montre à travers leur parcours.

Cette injustice qu’ils subissent nous frappe l’esprit de plein fouet. Sa grande absurdité. Parmi ces petits chapitres, un m’a particulièrement marqué au début : celui où on explique aux métayers qu’ils doivent partir parce que leurs terres ne leur appartiennent pas officiellement. Qui ça, « on » ? Les représentants des grands propriétaires. La banque ou la compagnie, appelées d’ailleurs le « monstre » par ces mêmes représentants. Cette déshumanisation de ces structures, comme si elles étaient complètement immatérielles, qu’il n’y avait finalement personne derrière tout ça (y a des humains derrière, personne n’est dupe), cela empêche les métayers de savoir comment se plaindre, obtenir justice, à qui demander des explications. Cela déresponsabilise les cyniques propriétaires, qui seraient comme une machine incontrôlable, selon leurs représentants, derrière le statut d’entreprise. Mais qui peut quand même « mourir » si elle n’a pas d’argent. Pour eux, toute cette souffrance est loin, inexistante. Ils peuvent employer d’autres personnes pour faire le sale boulot à leur place, quitte à exploiter un autre pauvre qui n’aura pas d’autre choix que de virer des gens de leur lieu de vie pour pouvoir survivre plus ou moins dignement.

Les descriptions du tracteur et de son chauffeur sont trop mécaniques, lisses, froides. Le rapport du travailleur à son travail, de plus en plus distant, est aussi mentionné, ce qui m’a rappelé ce que disait André Gorz dans Métamorphoses du travail concernant notre éloignement physique et psychique de ce qu’on produit à cause des machines qu’on utilise, conçues par le capitalisme.

L’homme assis sur son siège de fer n’avait pas l’apparence humaine ; gants, lunettes, masque en caoutchouc sur le nez et la bouche, il faisait partie du monstre, un robot sur son siège. Le tonnerre des cylindres faisait trembler la campagne, ne faisait plus qu’un avec l’air et la terre, si bien que terre et air frémissaient des mêmes vibrations. Le conducteur était incapable de le maîtriser… il fonçait droit dans la campagne, coupait à travers une douzaine de fermes puis rebroussait chemin. Un coup de volant aurait pu faire dévier la chenille, mais les mains du conducteur ne pouvaient pas tourner parce que le monstre qui avait construit le tracteur, le monstre qui avait lâché le tracteur en liberté avait trouvé le moyen de pénétrer dans les mains du conducteur, dans son cerveau, dans ses muscles, lui avait bouché les yeux avec des lunettes, l’avait muselé… avait paralysé son esprit, avait muselé sa langue, avait paralysé ses perceptions, avait muselé ses protestations. Il ne pouvait pas voir la terre telle qu’elle était, il ne pouvait pas sentir ce que sentait la terre ; ses pieds ne pouvaient pas fouler les mottes ni sentir la chaleur, la puissance de la terre. Il était assis sur un siège de fer, les pieds sur des pédales de fer.

Le livre va donc forcément frôler ou explorer des thématiques en lien avec le capitalisme, son injustice, son cynisme, la valeur et la vision du travail qu’il a imposées. Avec le passage, même si on ne l’y voit pas, de Tom Joad en prison, quelques réflexions sur ce sujet sont disséminées ça et là, surtout avec le personnage de la mère. Le meilleur personnage du roman d’ailleurs, on en reparlera.

Dans ces autres passages, on peut aussi observer d’autres choses. Les souvenirs qu’ils doivent laisser derrière eux, la perte d’une partie de leur identité. Cette crise catastrophique l’est moins pour d’autres (pourtant pas bien aisés non plus), comme ceux qui revendent des véhicules d’occasions à des gens qui fuient, souvent des carcasses, parfois des miracles mécaniques. Le camion qui transporte les Joad fait partie de la seconde catégorie. On en voit d’autres en profiter, mais ils sont au bord du gouffre avant de plonger comme tous les autres, notamment ce mec qui procure de l’essence à la famille sur la route et qui ne se rend pas trop compte de la situation. Autre passage en-dehors de l’histoire principale : ce bar-restaurant au bord de la route qui aiment ses habitués mais se méfient énormément des migrants des États qui se dirigent vers la Californie… Nous avons là les prémisses de l’hostilité envers eux, surnommés en Californie les « Okies » (ceux qui viennent de l’Oklahoma comme les Joad, mais pas que) avec un dégoût non dissimulé.

On ne peut que constater la violence de la pauvreté, celle du mépris et de la haine de L’État dans lequel ils viennent chercher refuge. Que ce soit les habitants, les tenants des grandes fermes, les policiers, peu importe : ils sont un danger chacun à leur niveau.

Et on applaudit le personnage de la mère, Man ! Elle n’a pas de nom ? Bah les autres adultes de l’histoire n’en ont pas non plus (sauf le père, mais vu que c’est le même prénom que Tom, il est toujours appelé Pa). Au début, je pensais que le traitement de son personnage allait un peu m’agacer : on nous dit que c’est le pilier de la famille mais on voit bien qu’elle s’occupe surtout de la cuisine et de la logistique et qu’elle n’a pas son mot à dire sur des sujets plus importants, bien qu’elle ait son opinion. Mais au fur et à mesure de l’avancement de l’histoire, elle prend clairement du poil de la bête malgré sa grande fatigue. Elle gère quasiment tout et on peut sans problème mettre sa lassitude sur le compte de la charge mentale qui l’accable. Mais on la voit aussi tenir tête et prendre des décisions (le père n’est pas d’accord par réflexe patriarcal mais finit par se résigner). C’est grâce à elle que la cohésion de la famille tient, malgré quelques couacs.

Les réflexions éparses qu’introduit John Steinbeck sont encore très modernes et actuelles malgré l’époque du contexte du roman. Les migrants (créés de toutes pièces par le capitalisme et la haine à leur encontre aussi à travers le système dans lequel tout le monde vit) ressemblent beaucoup, avec leurs difficultés, à ceux qu’on connaît aujourd’hui, de pays d’Afrique et de Moyen-Orient entre autres. Ils sont blancs, nés dans le pays, mais doivent aussi se déplacer pour tenter de rester en vie. Le capitalisme, son horreur, ses conséquences plus que négatives, on les connaît encore et toujours aujourd’hui, même si on ne connaît pas personnellement la famine et le froid. L’exploitation, les chefs voulant toujours nous payer moins chers… Ça, c’est toujours d’actualité. La révolte gronde chez ces victimes broyées par le capitalisme. Et nous, on ne peut trouver leur situation que révoltante.

Et les grands propriétaires terriens auxquels un soulèvement fera perdre leurs terres. Les grands propriétaires qui ont accès aux leçons de l’histoire, qui ont des yeux pour lire, pour reconnaître cette grande vérité : lorsque la propriété est accumulée dans un trop petit nombre de mains, elle est enlevée… et cet autre, qui lui fait pendant : lorsqu’une majorité a faim et froid, elle prendra par la force ce dont elle a besoin…et cet autre encore, cette petite vérité criante, qui résonne à travers toute l’histoire : la répression n’a pour effet que d’affermir la volonté de lutte de ceux contre qui elle s’exerce et de cimenter leur solidarité… Les grands propriétaires terriens se bouchaient les oreilles pour ne pas entendre ces trois avertissements de l’histoire.

D’ailleurs, c’est très bien écrit. Je ne sais pas si cette critique est toujours d’actualité mais on a reproché à l’auteur d’être trop familier, trop grossier. C’est juste comme ça que ces gens parlent (j’avoue que je ne fais pas forcément mieux, et alors ?), ça rajoute à la justesse et à l’authenticité de cette histoire. Dans tous les cas, il peut paraître long (en plus, c’est écrit petit…) mais il est fluide, vous êtes embarqués dans le roman et vous ne vous rendez même pas compte que vous avez déjà lu une centaine de pages (il en fait dans les 630).

Ce qui m’a le plus marqué, c’est la météo. L’auteur s’y prend très bien pour nous immerger dans l’ambiance imposée par la chaleur, le soleil, le froid, la pluie. Ces derniers se sont tous révélés des adversaires, en plus des autres humains, des personnages que l’on suit, on la craint autant qu’eux. Heureusement, la solidarité est aussi à l’œuvre entre les « Okies ». Parfois, on a des raisons de sourire malgré tout ce qui arrive de tragique. John Steinbeck nous offre de très beaux passages, avec la lucidité qui caractérise son roman. La colère qu’on ressent avec l’injustice qu’ils subissent tous est parfois compensée par de l’attendrissement face à l’entraide.

Bref, un immense roman, poignant et réaliste, dont je ne peux malheureusement pas rendre compte avec exactitude.

On est bien dans un pays libre, tout de même.
Eh bien tâchez d’en trouver, de la liberté. Comme dit l’autre, la liberté dépend du fric que t’as pour la payer.

Merci à La page qui marque de l’avoir lu avec moi, même si j’ai été une co-lectrice assez médiocre, il faut bien l’admettre. Voici sa chronique si ça vous intéresse.

13 réflexions sur “Les raisins de la colère, de John Steinbeck

  1. Quelle magnifique chronique !! Tu t’es surpassée 🙂 J’ai mis beaucoup de temps à lire ce roman (en VO, clairement ça a pas aidé), mais quelle puissance dans les mots, j’en ai encore des souvenirs quasi photographiques. Incroyable !

    Aimé par 1 personne

  2. Je trouve cet article très bien écrit et ça donne énormément envie, même si le détail de l’écriture toute petite me fait peur. J’avoue ne pas supporter quand la police de caractère est si petite, ça rend difficile à lire pour moi et en plus cs me donne le sentiment d’avancer super lentement dans ma lecture.

    Mais je garde le titre en tête en espérant avoir un jour l’occasion de le lire tant le sujet me parle !

    Aimé par 1 personne

  3. Mon dieu mais quelle chronique travaillée !
    En tout cas je suis subjuguée par les citations et ce que tu dis de ce livre qui est dans ma wishlist depuis une éternité. Je vais me le procurer au plus vite, il semble mériter son statut de grand classique de la littérature américaine.

    Merci pour ces mots ♥

    Aimé par 1 personne

  4. très belle analyse, bien fouillée! j’aime beaucoup 🙂
    les extraits me plaisent bien… le thème semble toujours d’actualité !
    je ne l’ai toujours pas lu, j’ai vu plusieurs fois le film de John Ford avec Henry Fonda…
    Il va remonter dans ma PAL, il serait temps 🙂

    Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s