Le mot est faible, collection des éditions Anamosa

Peut-être que si vous regardez un peu les nouvelles sorties en essais, celles-ci ne vous ont pas échappé. La collection « Le mot est faible » des éditions Anamosa attire l’œil avec ses couvertures noires et les grosses citations blanches à la verticale. Ça donne une impression d’élégance tout en n’étant pas non plus inaccessible. On retrouve d’ailleurs des citations ainsi en grand taille sur certaines pages des livres. Mais ça, c’est pour l’aspect esthétique, et je ne suis pas là pour ça : parlons du reste.

Cette collection n’a pas pour but l’objectivité (d’ailleurs, ça n’existe pas #débat) mais celui de remettre certains termes utilisés souvent à mauvais escient ou un peu n’importe comment. De les poser dans un contexte qui a trait à une certaine réalité, à dénoncer les manipulations qui gravitent autour, voire les utilisent carrément. Exemples avec les mots « Race », « Révolution », « Peuple »… Personnellement, j’en ai quatre : Race, Science, Histoire et Démocratie.

Ces livres ne se contentent pas de balancer l’opinion de leurs auteur·ice·s et puis basta, pour celles et ceux qui crieraient à l’idéologie. Rappeler aussi que l’idéologie en tant que telle n’est pas forcément mauvaise en soi vu qu’elle est à la base de notre façon de voir les choses, la société. Il y a, comme pour tout, des bonnes comme de mauvaises idéologies, avec leurs avantages et leurs dangers. Tiens, un nouveau mot à analyser, Anamosa.

Non, pour revenir sur le droit chemin de ce que j’allais dire et oublier ma digression sur l’idéologie, parlons un peu plus en profondeur de ce que ces essais offrent.

Les auteur·ice·s remettent un peu les pendules à l’heure sur l’origine de l’utilisation de ces mots, de leur évolution, de ce que ça signifie aujourd’hui et des dangers qui planent sur eux (pour servir les intérêts de certains, dont des idéologies qui espèrent exclure les trois quarts de l’humanité, il y a donc forcément une part militante). Iels prennent souvent des exemples concrets pour appuyer leur propos, qu’iels recueillent tout au long de la frise chronologique de notre espèce, aussi loin que ce terme a existé (quelques siècles tout au plus, j’avoue). De plus, iels ne font pas que mentionner les dangers. Iels développent les conséquences avec des faits actuels et la portée que ces menaces peuvent avoir sur les gens, sur la société.

Je vais développer un peu ce qui m’a plu (et déplu) dans chacun de ceux que j’ai lu.

Race est très bien. Ils sont tous très bien mais c’est clairement celui au-dessus. Je n’ai pas eu une seule once de petite critique à émettre. L’autrice éclaircit ce que signifie réellement chaque terme, au-delà de certaines interprétations opportunistes qui cherchent à dénigrer son utilisation, genre c’est les personnes qui utilisent le mot race qui sont réellement racistes (alors que quand on fouille, on voit bien qu’il s’est passé un inversement sémantique).

Sarah Mazouz explique aussi ce qu’est l’analyse de la race et son utilité (certains universitaires blancs de gauche qui veulent préserver leur pré-carré sont clairement nommés, mais fallait pas écrire des tribunes partout, tout le monde les connaît je crois). Dans tous les autres livres, vous constaterez la même chose qu’ici : ça ne manque pas de références (qui sont lues et analysées, elles). En même temps, la colonisation (et même après elle) est pleine d’attestations de faits et de conséquences encore réelles aujourd’hui.

Le deuxième lu a été Science. Si vous vous dîtes « J’y connais rien en sciences, c’est pas pour moi », hep hep hep, restez ! Je ne dirai pas quelle était ma moyenne en physique-chimie mais clairement, selon cette logique, je n’aurais pas dû me diriger vers cet ouvrage. Et pourtant ! C’était bigrement intéressant.

En voilà un terme qui est fourvoyé de nos jours ! L’idéal serait que la science soit accessible à tous, autant sur la forme que sur l’aspect pécuniaire, mais on sait tous que ce n’est pas le cas. Bien évidemment, la logique capitaliste a fait passer la science dans son rouleau compresseur (comme à peu près tout ce qui lui passe sous la main, ou plutôt devrais-je dire tout ce qui existe). Le mot en lui-même est aussi utile pour les récupérations de tout poil. Et c’est encore mieux quand celui-ci est porteur du sens « neutralité » ou « objectivité » ! Qu’elle n’a d’ailleurs pas vraiment mais c’est un vaste débat, l’épistémologie est là pour répondre à ça.

Je regrette juste que ça parle toujours d’émotions pour discréditer, dans ce cas-ci « d’instinct » par rapport aux gouvernements qui suivent l’idéologie néolibérale pour gérer la crise sanitaire du Covid19. Non, il ne s’agit pas d’instinct mais d’une idéologie tracée par des logiques qui sont tout à fait rationnelles et cohérentes avec le néolibéralisme économique. Et mon instinct m’aurait dit de suivre les scientifiques, pas les autres boulets. Bref, j’imagine qu’il fallait bien que je commence par protester, et ce sera aussi le cas pour les deux autres.

Histoire est un peu dans la même lignée que Science dans le sens où ce sont deux mots utilisées pour revendiquer une certaine autorité.

L’auteur appelle à dé-sanctuariser l’histoire, qui n’a pas de grand H comme on a l’habitude de le voir. Il y a ici une démarche qui vise à déconstruire l’élitisme et à revendiquer le fait que l’histoire n’a pas à rester dans des archives universitaires. Les classes populaires (coucou) peuvent aussi avoir leur mot à dire (au-delà de certaines récupérations qui virent parfois au complotisme et au négationnisme mais ce sont les classes supérieures qui ont commencé leur merde, les réclamations, c’est pas par ici, merci au revoir) et par des chemins inhabituels.

Mais comme je l’ai dit pour Science, le capitalisme passe toujours là où il a besoin et il essaie d’imposer une vision de l’histoire unique, qui arrange ses desseins et qui a pour objectif de faire tenir les gens tranquille, mais ça ne marche pas comme ça. Les gens des classes inférieures ne sont pas bêtes et ont leur histoire à raconter eux aussi. Guillaume Mazeau rappelle qu’il n’y a pas qu’une seule façon de raconter l’histoire (les élitistes ne vont pas être très contents). L’histoire contient la connaissance, et donc… le pouvoir. Je vous laisse imaginer que préserver l’histoire hors de mains mal intentionnées est un travail de chaque instant, et que chaque citoyen se doit d’être vigilant à son niveau, historien ou pas.

Toutefois, il y a un passage qui me paraît étrange par rapport à cette volonté de faire disparaître l’élitisme qui imprègne trop souvent l’histoire (mais en relisant, je pense avoir mal compris). S’il y a parfois une telle défiance vis-à-vis de celles et ceux qui pensent détenir la vérité sur l’histoire, il faut chercher pourquoi… Est-ce que le succès d’Eric Zemmour ne s’explique que par la bienveillance des médias à son égard ? C’est bien beau de dénoncer l’hostilité croissante que les diffuseurs de l’histoire subissent mais il y a des raisons sous-jacentes qui sont pourtant évoquées dans le livre à certains passages, d’où mes hésitations.

Le dernier que j’ai lu, Démocratie, est passionnant. J’ai appris plein de choses sur la démocratie, et même si son origine ne m’était pas inconnue, loin de là, sachez que son application n’a jamais coulée de source. L’auteur, Samuel Hayat, nous explique bien que le terme « démocratie » est souvent utilisé… pour décrire une oligarchie, qui ne réunit le pouvoir que dans les mains de quelques-uns (on repassera pour le pouvoir du peuple, hein). D’ailleurs, je vais peut-être en apprendre une à certain·e·s : l’anarchie est une forme de démocratie. Je vous laisse méditer là-dessus.

Par contre, il manque le fait qu’un citoyen ne peut pas voter aussi librement que l’auteur le prétend (pour la personne la plus riche, la plus compétente, la plus sage) car la propagand… euh pardon, la publicité existe, ainsi que les médias contrôlés par les plus grands, qui vous instillent l’idée selon laquelle il est mieux de voter pour telle personne selon tel critère. L’auteur aborde dans son livre les défauts de ce système mais celui-ci est un peu passé à la trappe alors qu’il me paraît central.

(ne vous arrêtez pas sur cette critique, c’est le deuxième dans le classement de mon coeur, lisez-le)

Ces livres sont très instructifs, je trouve qu’ils éclairent pas mal les sujets abordés, que les mots choisis reprennent une signification qui est parfois un peu devenue floue pour la majorité des gens à cause de toutes les récupérations auxquelles ils font face dans notre présent. Ils permettent de s’émanciper un peu d’une vision pas du tout bienveillante pour soi-même et de peser les choses avec plus de recul, l’afflux énorme d’informations aujourd’hui n’étant pas toujours à notre avantage. Ici, les auteur·ice·s présentent plusieurs clés de compréhension. A vous d’en faire ce que bon vous semble. Pas la peine d’être 100% raccord avec l’opinion des auteur·ice·s.

Je ne dis pas que tout est bon chez eux (« Environnement », un de leurs derniers au moment où j’écris cet article, n’a pas eu un bon retour de ce que j’en ai entendu, mais en même temps, c’est le sujet casse-gueules par excellence). Mais comme je l’ai dit, s’éloigner de nos préjugés, de nos idées reçues, c’est franchement pas un mal pour construire la société de demain. Je trouve le concept assez intéressant et plutôt nécessaire.

En plus, ce sont de petits livres (ils font en moyenne 70 à 90 pages) qui coûtent 9€, il y a pire comme investissement. Vous pouvez en tenter un pour voir (c’est ce que j’avais fait avant de me ruer chez mes libraires pour en acheter d’autres).

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