Notes d’Okinawa, de Kenzaburô Ôe

Résumé

Dans les années 1960, Ôe Kenzaburô fait plusieurs séjours sur l’île d’Okinawa, noue des liens particuliers avec ses habitants. Ce carnet de voyage est le miroir de son désarroi moral face aux traumatismes subis par cette île. C’est aussi une critique implacable de la domination coloniale du Japon de la métropole envers ces territoires excentrés. Annexée par le Japon à la fin du XIXe siècle, l’île d’Okinawa a été le théâtre de la dernière et la plus sanglante bataille de la deuxième guerre mondiale, qui a décimé plus d’un quart de la population, avant d’être placée sous administration américaine, qui y établit des bases abritant des armes atomiques et biologiques.
Ôe Kenzaburô, dans ce texte âpre, lyrique et désolé, est une voix sans concession, portée par les rencontres et les amitiés scellées avec les habitants de l’île, dont il détaille l’oppression et suit les combats de près. Et lorsqu’il examine les notions de paix, de démocratie, s’interroge sur ce que signifient la colère, l’empathie et le pardon, il parle à chacun de nous de questions qui nous touchent de près et pour lesquelles nous avons besoin de réponses essentielles.

Chronique

Je ne m’attendais pas à une lecture aussi excellente en commençant ce livre. Je savais que ce serait un très bon livre mais pas qu’il mériterait forcément une chronique. Et pourtant, il m’a complètement eu.

Ce n’est pas la première fois que je lis cet auteur mais jamais une non-fiction auparavant, que des romans ou des nouvelles.

Okinawa, pour celleux qui ne le sauraient pas, c’est l’île la plus au sud du Japon. Elle a une histoire particulière avec cette dernière : une histoire de colonisation dans la façon de traiter avec elle. Okinawa a été annexée à la fin du XIXe siècle mais son histoire avec le Japon a commencé avant, et pas qu’avec les échanges commerciaux… Bref, si vous voulez en savoir plus, vous pouvez faire des recherches sur son histoire. Et prenez gare à ne pas tomber sur des sites glorifiant le Japon et ce qu’il aurait apporté de positif à Okinawa en dépit de son histoire violente. Un peu agaçant, tous ces fans du Japon qui ne font que soulever les aspects positifs de ce pays et en minimisant les côtés violents : j’ai été une grande passionnée de ce pays il y a quelques années et ça m’agaçait déjà à l’époque. Bon courage dans vos recherches, donc…

Kenzaburô Ôe ne va pas camoufler quoi que ce soit. Il va partager avec nous sa colère. En tant que Japonais de Hondo (l’île principale), il se sent même démuni face aux problèmes auxquels font face les Okinawaïens à cause de l’état japonais. Et américain aussi, ce dernier ayant administré Okinawa jusqu’en 1972 et ayant toujours une forte présence militaire sur place. Avec notamment des navires nucléaires qui polluent tout, des histoires d’agressions, de viols… Et la souveraineté, dans tout ça ?

La question soulevée par l’auteur dans ces circonstances est : qu’est-ce qu’un Japonais ? Ces derniers (surtout venant de l’île de Hondo, comme lui) ne se préoccupent absolument pas de ce qu’il se passe à Okinawa, ou pensent que le gouvernement a sûrement raison de faire comme il fait (et d’ignorer les revendications des habitants d’Okinawa par la même occasion). Un vrai comportement de colon dont seul le territoire géographique d’Okinawa leur importe. Le reste… Un truc qui est vrai mais qui m’a tout de même choqué : si un problème d’ordre militaire et atomique venait à se produire, qui serait visé en premier ? Les bases américaines à Okinawa. Les habitants de cette île seraient dons sacrifiés pour protéger les autres terres du Japon, dont Hondo. Cela fait des décennies que c’est comme ça dans la tête des politiques japonais, quel que soit le parti dont ils sont issus. Un Japonais d’Hondo est un Japonais d’Hondo après tout. Je n’ai pas pu m’empêcher de faire le parallèle avec les Outre-Mer françaises…

L’expression « A Okinawa, on peut s’approprier librement des terrains » est d’Osato Kôei pour exprimer son indignation : ce sont bien les Japonais de métropole qui ont déboisé Okinawa à tort et à travers, ont refusé aux paysans locaux le droit d’entrer dans les assemblées des exploitations forestières, et ont ainsi accaparé librement les terres d’Okinawa. L’intellectuel d’Okinawa qu’était Jahana Noboru et qui avait des objectifs concrets et à long terme, a vu les conditions environnementales propres à Okinawa absurdement détruites au profit d’une fuite en avant menée d’une façon brutale selon cette vision autocentrée du Japon, mais alors qu’il tente de s’y opposer de toutes ses forces autant physiques que morales, il sera totalement évincé, ce qui le mènera vers la folie.

Je vous ai expliqué vite fait le contexte autour de l’île, je n’ai pas été exhaustive. Vous en apprendrez sûrement plus avec quelques recherches… et le contenu de ce livre.

L’auteur a publié ce recueil de textes non-fictionnels en 1970, les textes datent de 1969 et début 1970. Ce dernier a effectué quelques voyages à Okinawa et en est revenu avec une grande humilité, une empathie touchante, une amitié certaine pour les habitants d’Okinawa et une culpabilisation manifeste. Et la question : qu’est-ce qu’être Japonais ?… Il questionne d’ailleurs le fait que ce ne soit pas réellement une question à laquelle les Japonais réfléchissent, ce qui, pourtant, leur épargnerait bien des problèmes et en dispenserait sûrement aux Okinawaïens car ils ne seraient pas ce genre de Japonais-là, comme le dit l’auteur… Il pose souvent des questions pertinentes, qui remettent en cause l’idée-même de ce qu’on se fait de l’identité japonaise, sur l’humanité d’un peuple.

Il y mentionne les différents combats (finalement souvent reliés les uns aux autres), les différents acteurs, les différents évènements (ne vous inquiétez pas, y a un lexique à la fin, vous croyez que je connais tout, moi ?), et même s’il se demande souvent ce qu’il peut faire en tant que Japonais de Hondo pour aider les habitants de cette île, je pense qu’il a fait du bon boulot. Faire connaître à un plus grand nombre la situation d’Okinawa avec sa notoriété, c’est vraiment très bien. De plus, il fait vraiment preuve d’une grande réserve, son ego n’est pas du tout présent dans ces textes, je les ai trouvé très émouvants. Bien évidemment, mon intérêt envers le Japon a sûrement été un plus dans mon appréciation du livre mais vraiment, même si ce n’est pas votre cas, ce sera quand même quelque chose. De toute façon, les personnes qui peuvent vraiment juger ses propos avec pertinence, ce sont les Okinawaïens, il faut bien l’avouer.

Je pense que si vous vous intéressez aux sujets coloniaux, ce livre peut être intéressant pour vous. Il ne s’est pas passé la même chose que pour le commerce triangulaire ou la colonisation en Afrique mais avec l’extrait que je vous ai partagé, je pense que vous avez noté qu’on est sur un mécanisme assez similaire tout de même.

A titre personnel, j’ai appris plein de choses, d’autant plus qu’on ne sait pas grand-chose de la situation là-bas si on ne s’intéresse pas de près à l’actualité japonaise et ce ne sont pas vos cours de civilisation japonaise à l’université qui vous apprendront grand-chose non plus (on a dit « glorification » ou pseudo-neutralité éventuellement).

J’ai été très touchée par la manière de raconter de l’auteur. Je ne pensais vraiment pas que ce livre ferait autant mouche. Mais c’était pour le meilleur.

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6 réflexions sur “Notes d’Okinawa, de Kenzaburô Ôe

  1. Pingback: C’est le 5, je balance tout ! # 69-70 – Septembre – Octobre 2022 | L'ourse bibliophile

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