Corset de papier, de Lucie Barette – les livres féministes #36

On sait que les magazines féminins d’aujourd’hui sont craignos mais y a-t-il une aussi grosse différence avec les premières revues du 19ème siècle ? Quel est véritablement leur rôle ?

Et à quel moment être une femme est-il devenu une spécialisation nécessitant sa propre presse ?

Une très bonne question, à laquelle n’importe quelle féministe peut répondre…

Vous vous dîtes peut-être « Mouais, ça va, on connaît » mais je ne suis pas d’accord. C’est intéressant de voir comment ça se passait au 19ème siècle comparé à maintenant. Vous allez voir qu’à part la morale religieuse (y a d’autres morales aujourd’hui), tout est quasi identique au contenu actuel. La forme change mais le fond reste. Ça s’adapte vite fait aux évolutions de l’époque mais l’objectif reste bien le même, quitte à passer sous silence certaines choses. La cible principale est toujours la même aussi : blanche et bourgeoise.

Bref, pour commencer, est-ce que vous voyez beaucoup d’articles politiques ? Non, et c’était la même chose au 19ème siècle. « L’apolitisme » était de rigueur. Il ne fallait pas donner des idées de révolution à ces dames… Ni qu’elles croient qu’elles devaient s’intéresser à ce genre de sujets importants (c’est un truc d’homme, vous pensez bien). Un outil de contrôle pour les déprécier par rapport aux hommes, et il n’est/était pas le seul.

Pour les contenir au niveau de leurs actions, il y avait la morale religieuse. En clair, il ne fallait pas que les actions de ces dames dépassent le cadre de l’Église (ouais, le laïcisme, ce sera pour plus tard, hein). Et contrairement à la politique, la religion est un domaine où on veut bien que les femmes aillent (mais pas dans les instances de pouvoir, bref, vous connaissez).

Un sujet sur lequel cette dernière est liée à mon avis (bien qu’il n’y ait pas que ça), c’est le déroulement de la journée d’une femme : rester au foyer à entretenir son intérieur et à cuisiner. Si ça a un objectif bien capitaliste derrière, la religion y met selon moi son sceau d’approbation : au moins, ça ne fait pas n’importe quoi en attendant le retour du mari… Des astuces, des conseils étaient donnés pour être la parfaite petite ménagère.

Et en parlant de capitalisme, il est nécessaire d’inciter à la consommation ! Et tout ça pour l’entretien de la maison bien sûr, mais pas que : les vêtements, les accessoires, les chaussures, le maquillage, etc… Et les frontières étaient plus floues en terme d’articles sponsorisés (oui, ça existait déjà) : si la majorité du temps, c’était indiqué, ça ne l’était pas toujours, et la promotion de produits se faisait l’air de rien (aujourd’hui, ça passerait moins mais il y a de nouvelles stratégies de toute façon). Les autres étaient moins discrets, citant parfois carrément l’adresse de la boutique. La publicité constituait déjà une grande partie des magazines féminins du 19ème siècle… En gros, notre ras-le-bol face à l’augmentation des pages publicités dans ces revues ne doit sûrement pas dater d’hier !

Il y avait aussi le contrôle du corps, qu’on retrouve encore énormément dans les revues de notre époque. Avec, là aussi, des critères complètement inaccessibles à respecter… La dévalorisation de soi-même à travers ça existait déjà, ça ne date pas d’aujourd’hui. Il fallait être comme ci, comme ça… Porter tel type de robe, de chapeau… Et surtout être mince. Au point que la taille était parfois dessinée de façon irréaliste. L’autrice nous montre quelques illustrations, et pas que sur ce point, c’est très intéressant (de voir à quel point on se foutait de nous, et se fout toujours de nous d’ailleurs).

Et ça ne risque pas de changer. Comme dit l’autrice :

Mon hypothèse, c’est que, comme pour la publicité, la presse s’est fondée à partir de cette représentation d’un corps désincarné, que cela fait partie de sa structure, et ce depuis ses débuts.

C’est même pas que le changement, c’est pas pour maintenant, c’est qu’il sera jamais là. Vous voyez qu’on ne peut pas tout réformer, que ce n’est pas souhaitable non plus. Le but de ces magazines est de contrôler les femmes, en espérant modeler la femme, donc il y aura beau avoir des menus changements, ça ne restera que des performances sans importance et ponctuelles dans le temps. L’ADN de ces magazines est contre le féminisme.

Quand même un point positif à soulever : celles qui rédigeaient dans ces magazines comptaient bien balancer quelques articles qui allaient au-delà de ce qui était culturel et de ce qui a été mentionné plus tôt. Cela arrivait d’avoir des petites séries d’articles scientifiques par exemple, pour que les femmes ne soient pas non plus à la rue intellectuellement parlant. Il y a même eu des articles sur la condition des femmes auparavant ! Et pas pour dire que c’était mieux à leur époque à elles… Ces initiatives n’étaient pas rares mais pas nombreuses non plus.

Bref, vous aurez compris que pas grand-chose n’a changé. Les parallèles avec aujourd’hui sont encore bien trop nombreux. Ce petit livre (une petite centaine de pages) a été rapide à lire et je l’ai trouvé instructif, il y a pas mal d’exemples de l’époque et aussi des références. Il y a eu des passages qui m’ont bien entraîné dans leur sillage, même si, en tant que féministe, j’avais déjà l’idée globale.

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