Scum Manifesto, de Valerie Solanas – les livres féministes #28

Je pense que les féministes en ont tou·te·s entendu plus ou moins parler : ce manifeste, sorti en 1968, est connu de par sa misandrie assumée et d’un projet qui va même au-delà de ça : renverser le patriarcat, quitte à tuer des hommes.

Valerie Solanas est passée pour une « folle » à l’époque, et beaucoup d’hommes, de femmes (et même de féministes !) ont fait en sorte que ça soit le cas. La postface de Lauren Bastide en parle bien. Seulement, comme cette dernière, je ne pense pas qu’il y ait matière à rire de ce livre ou à s’en moquer. Cette souffrance que j’ai entrevu dans les lignes de son manifeste, à travers la colère et la grossièreté, ce n’est pas drôle. Et je pense qu’il n’y a qu’une femme pour comprendre, même si elle désapprouve sa stratégie. Oui, désolée les alliés cis mecs, je pense que ça va être très difficile pour vous de prendre du recul sur ses propos, et pour les autres hommes, n’en parlons même pas. Ils sortiraient le briquet pour faire un feu de camp avec.

Les quatre premières pages m’ont un peu déplu mais la suite a été géniale. Je rejette tout le regard essentialiste qu’elle pose sur les hommes (et même les femmes, en renversant le paradigme négatif à notre encontre) mais si on analyse ses propos en remplaçant ce caractère fataliste par ce qu’on connaît de la construction sociale genrée, bah… Elle a raison en fait.

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Celui qui pourrait changer le monde, d’Aaron Swartz

Pour que je vous parle d’un livre avec un titre pareil, c’est que je l’ai adoré. Oui, il vaut mieux oublier cette proclamation prétentieuse et se contenter du contenu.

Aaron Swartz est connu, mais surtout dans un certain milieu : celui des ordinateurs, de la programmation, d’Internet. Il a participé à la création du flux RSS et des licences Creative Commons. Il est aussi un des cofondateurs du site Reddit (quand celui-ci est racheté par Condé Nast, il finit par quitter l’affaire en raison d’incompatibilité dans leurs visions).

Et en fait, on m’en avait surtout parlé pour ça, par des mecs un peu geek. Mais ce n’est pas tout le concernant.

Bon, il a aussi commencé tout ça à l’âge de 13 ans. Un petit génie, quoi (on dit qu’il était difficile à vivre mais parlons des gens « normaux » s’il-vous-plaît).

Il a beaucoup participé à la mobilisation contre la loi SOPA (Stop Online Piracy Act). D’ores et déjà, je pense que vous avez compris que c’était un activiste. Plus exactement, il l’a été concernant la culture libre, l’accès à l’information qui est un moyen pour lui d’émanciper, de développer une vraie démocratie et une justice digne de ce nom.

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Les raisins de la colère, de John Steinbeck

Quatrième de couverture

« Le soleil se leva derrière eux, et alors… brusquement, ils découvrirent à leurs pieds l’immense vallée. Al freina violemment et s’arrêta en plein milieu de la route. – Nom de Dieu ! Regardez ! s’écria-t-il. Les vignobles, les vergers, la grande vallée plate, verte et resplendissante, les longues files d’arbres fruitiers et les fermes. Et Pa dit : – Dieu tout-puissant !… J’aurais jamais cru que ça pouvait exister, un pays aussi beau ! »

Critique

Oui, le résumé de la quatrième de couverture de l’édition Folio est une citation du roman, comme pour beaucoup de classiques. Celle-ci retranscrit bien l’émerveillement de la famille Joad quand ils arrivent en Californie… avant la désillusion.

Bon, on va quand même partir du début, parce que là, ça vous dit juste qu’une famille américaine se rend en Californie… Mais pourquoi, en fait ?

La famille Joad, en Oklahoma, est composée de deux grands-parents, des parents, et d’une tripotée d’enfants (Tom, Noah, Al, Rose, Ruthie et Winfield). Il y a aussi l’oncle John, dévoré par la culpabilité et la honte de n’avoir pas pu sauver sa femme alors qu’elle était enceinte, de ne pas avoir pris ses douleurs au sérieux. L’histoire commence avec Tom Joad, un des fils de la famille Joad, qui sort de prison pour meurtre involontaire. Sur son chemin du retour, il va croiser Casy, un ancien pasteur (ses réflexions seront intéressantes par la suite quand on y réfléchira). Tous les deux décident de faire le chemin ensemble jusqu’à la ferme des Joad. Problème : quand ils arrivent, la maison est vide…

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Backlash, de Susan Faludi – les livres féministes #22

Ce livre est très connu, au moins de nom, dans la sphère féministe. Il a été publié en 1991, donc il peut paraître daté. Mais ce n’est pas tout à fait le cas. Malheureusement pour les femmes, si, en effet, les stratégies décrites ont eu des conséquences qui peuvent sembler extrêmes par rapport à aujourd’hui, j’ai eu parfois malheureusement l’impression qu’on nous tendait un miroir.

Susan Faludi est une féministe américaine, c’est donc aux Etats-Unis que ses recherches et sa démonstration ont lieu. Inutile donc de faire un parallèle avec la France, même s’il y a des similarités, d’où mon impression que peu de choses ont réellement changé.

Tout d’abord, il faut le dire : ce livre est extrêmement fourni. Plus d’une centaine de pages de sources. Difficile de trouver des faits qui remettent en question les siens, elle parle de quelques-uns et je ne doute pas qu’elle en a plein d’autres à nous soumettre si on le désire (ce que je veux dire, c’est que ce n’est pas avec l’anecdote d’une femme à qui vous avez dû payer le resto que vous allez prouver quoi que ce soit). Les chiffres qu’elle donne sont implacables, elle ne donne pas n’importe quelle source de n’importe quel média. Ces derniers ne sont d’ailleurs pas nos alliés, comme elle le montrera… On en reparlera.

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L’atlas des femmes, de Joni Seager – les livres féministes #21

atlas-des-femmes-coverCe livre n’a l’air de rien mais il a été très intéressant à lire ! Ce n’est pas de la théorie à lire ou autre, plus des graphiques et des statistiques, donc cet article sera un peu plus court que les autres. Mais il vaut le coup que je vous en parle, avec quelques petites remarques.

L’atlas des femmes compilent des statistiques sous forme de graphiques ou de diverses illustrations. Mais ça ne vous ai pas balancé au hasard, tout est très bien structuré en catégories, que voici :

  • les femmes dans le monde (inégalités homme-femme, espérance de vie, droits des lesbiennes…)
  • maintenir les femmes à leur place (crimes « d’honneur », violences domestiques, féminicides, chantages à la dot…)
  • reproduction (contraception, mortalité maternelle, IVG…)
  • politiques du corps (sport, beauté, excision, traite sexuelle…)
  • santé (cancer du sein, VIH, toilettes…)
  • travail (inégalités de rémunération, chômage, travail des enfants, accès à l’eau…)
  • éducation et connectivité (niveaux d’étude, alphabétisme, Internet et réseaux sociaux…)
  • propriété et pouvoir (propriété foncière, extrême pauvreté, inégalités de richesse, comptes bancaires…)
  • pouvoir (droit de vote, femmes politiques, forces armées…)

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Le capitalisme patriarcal, de Silvia Federici – les livres féministes #20

capitalisme-patriarcal-coverJe pense qu’avec le titre, vous avez compris ? Je vais juste rajouter quelques mots : l’autrice nous montre comment le capitalisme a utilisé les logiques patriarcales pour son propre bénéfice et les a renforcées.

Combien coûterait de rémunérer le travail domestique et social ? Il n’y a pas de réponse chiffrée à cette question (le montant serait trop énorme) mais l’autrice nous en donne une idée dans son essai. Elle nous indique surtout pourquoi il n’est pas rémunéré. Et quels bénéfices cela sert. Ce n’est jamais vraiment dit explicitement dans une phrase « voilà pourquoi… » mais vu ce qui est raconté dans son livre, je pense qu’elle peut nous faire confiance pour en tirer les bonnes conclusions.

J’avoue avoir été surprise par l’accessibilité de ses propos qui se trouve être assez limité (je m’attendais à mieux). Disons que je ne conseillerais clairement pas ce livre pour commencer. Il y a des parties où vous vous sentirez perdues, même s’il y en a d’autres qui seront douloureusement limpides. Le livre n’est pas bien épais mais j’ai passé du temps sur les deux premières parties, avant que ça coule tout seul.

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Martin Eden, de Jack London

martin-eden-coverQuatrième de couverture

Martin Eden, le chef-d’oeuvre de Jack London, passe pour son autobiographie romancée. Il s’en est défendu. Pourtant, entre l’auteur et le héros, il y a plus d’une ressemblance : Martin Eden, bourlingueur et bagarreur issu des bas-fonds, troque l’aventure pour la littérature, par amour et par génie. Mais sa chute sera à la mesure de son ascension vers le succès : vertigineuse et tragique…

Critique

Lu dans le cadre du challenge 12 mois, 12 amis, 12 livres.

Vous êtes face à ce qui est mon coup de cœur ultime de l’année. Il fait partie de mes romans préférés de tous les temps tellement je l’ai trouvé excellent. Je vais donc vous présenter un sacré bouquin.

Martin Eden est de la basse condition sociale : il fait des travaux n’importe où mais travaille surtout en mer sur des bateaux (il est marin avant tout), aime la bagarre et l’alcool, vit dans une certaine pauvreté tout en s’en sortant un minimum. Seulement, un jour, il sauve un certain Arthur Morse d’une rixe et se retrouve invité chez sa famille et lui en remerciement… Arthur est d’une classe sociale supérieure, et cela se voit quand Martin s’y rend : tout est beau, précieux et fragile. Il s’y sent mal à l’aise, lui qui est d’une corpulence imposante et n’a pas de gestuelle gracile. Il a peur de casser des choses… Il va finalement se rabattre sur des livres en attendant ses hôtes dans le salon et est subjugué par sa lecture. Un déclic a lieu.

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Le silence (forcé) des femmes dans deux livres de Rebbeca Solnit – les livres féministes #17

Non, ce n’est pas le titre du livre dont je vais vous parler – ou plutôt, des deux livres que je vais vous présenter. Rebbeca Solnit est surtout connu pour son livre de recueils d’articles (souvent publié dans le Harper’s Magazine) Ces hommes qui m’expliquent la vie mais un nouveau est sorti, La mère de toutes les questions. Ce sont ces deux-là que nous regarderons de plus près dans cet article.

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On va commencer par Ces hommes qui m’expliquent la vie. Naïve (j’avais pourtant lu l’avis de Flo lectrice !), je pensais que la majorité de son livre serait basé sur ce qu’on appelle le mansplaining (quand un homme nous explique un sujet qu’on connaît mieux que lui, souvent avec condescendance). Mais c’est une erreur : cela semble même plutôt futile comparé au reste de ce qui est abordé. Mais pas tant que ça : on verra que le mansplaining n’est finalement qu’une continuité logique du pire et qu’il sous-tend les autres violences faîtes au genre féminin.

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Braves bêtes – Animaux et handicapés, même combat ?, de Sunaura Taylor

braves-bêtes-coverQuatrième de couverture

Petite fille, Sunaura Taylor entend des enfants dire qu’elle marche comme un singe, mange comme un chien et que son handicap la fait ressembler à un animal. Elle, qui aime tant les animaux, s’étonne que cette comparaison soit péjorative car, après tout, l’être humain est un animal.

Bien entourée par sa famille pendant toute son enfance, Sunaura Taylor désire ardemment se mettre en lien avec le monde et vivre sa vie. Mais atteinte d’arthrogrypose, une maladie congénitale qui affecte les articulations, elle va s’apercevoir que la société est pensée par et pour les bien-portants, les seuls qu’elle valide et légitime.

Qu’est-ce qui nous autorise à déconsidérer certains êtres vivants jusqu’à parfois les déclasser ? Militante de longue date pour la cause animale, Sunaura Taylor montre combien la discrimination envers des personnes non valides procède du même mécanisme social et culturel que la maltraitance et l’exploitation des animaux. Personnes handicapées et animaux sont vus comme des êtres incapables, des fardeaux, dépourvus des facultés qui donneraient sa valeur à l’existence.

En partageant son expérience, nourrie par un corpus de connaissances, Sunaura Taylor signe un premier livre récompensé en 2018 par l’American Book Award et pour la première fois traduit en français.

Critique

Voilà un livre essentiel pour le raisonnement antispéciste. Pourquoi donc ? Les militants antispécistes ont tendance à reproduire des oppressions en voulant défendre les animaux. Quand ils sont validistes en plus de ça, ils ne défendent pas aussi bien les animaux qu’ils le croient.

Le sous-titre est parlant : est-ce que les droits des personnes handicapées et des animaux non-humains sont liés ? Pour quelle raison ?

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Bullshit Jobs, de David Graeber

bullshit-jobs-coverQuatrième de couverture

Dans la société moderne, beaucoup d’employés consacrent leur vie à des tâches inutiles et vides de sens. C’est ce que David Graeber appelle les « bullshit jobs » ou « jobs à la con ». L’auteur en cherche l’origine et en détaille les conséquences : dépression, anxiété, effondrement de l’estime de soi… Il en appelle à une révolte du salarié moderne ainsi qu’à une vaste réorganisation des valeurs, qui placerait le travail créatif et aidant au coeur de notre culture et ferait de la technologie un outil de libération plutôt que d’asservissement… assouvissant enfin notre soif de sens et d’épanouissement.

Critique

Qui c’est qui n’y croyait que moyennement avant de commencer ? C’est bibi ! Qui a changé d’avis ? C’est encore bibi !

David Graeber a écrit cet essai après le succès retentissant de son article On the Phenomenon of Bullshit Jobs publié dans le magazine Strike!. Dans celui-ci, il dénonçait la multiplication des emplois inutiles, en particulier au sein des administrations, publiques comme privées (et contrairement à ce qu’on pourrait croire, le champ public n’est pas le pire…). Ne pas confondre les « jobs à la con » (dont il parle) et les « jobs de merde ». Les « jobs à la con » sont inutiles, superflus et néfastes, à tel point que le salarié lui-même s’en rend compte (si ce n’est pas le cas, il y a aussi des raisons derrière ce déni). Les « jobs de merde » sont des boulots dénigrants, souvent fatigants et au bas de l’échelle sociale, et à tous les coups mal payés, alors qu’ils sont souvent les plus utiles. L’auteur relèvera cette contradiction entre des jobs super bien rémunérés alors qu’on peut souvent remettre en cause leur utilité (avant qu’on me dise que la médecine est utile : oui, merci, mais c’est très rare que ce soit le cas pour d’autres domaines) et des emplois qui le sont peu alors qu’ils servent à quelque chose (agent d’entretien et aide-soignant par exemple).

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