Scum Manifesto, de Valerie Solanas – les livres féministes #28

Je pense que les féministes en ont tou·te·s entendu plus ou moins parler : ce manifeste, sorti en 1968, est connu de par sa misandrie assumée et d’un projet qui va même au-delà de ça : renverser le patriarcat, quitte à tuer des hommes.

Valerie Solanas est passée pour une « folle » à l’époque, et beaucoup d’hommes, de femmes (et même de féministes !) ont fait en sorte que ça soit le cas. La postface de Lauren Bastide en parle bien. Seulement, comme cette dernière, je ne pense pas qu’il y ait matière à rire de ce livre ou à s’en moquer. Cette souffrance que j’ai entrevu dans les lignes de son manifeste, à travers la colère et la grossièreté, ce n’est pas drôle. Et je pense qu’il n’y a qu’une femme pour comprendre, même si elle désapprouve sa stratégie. Oui, désolée les alliés cis mecs, je pense que ça va être très difficile pour vous de prendre du recul sur ses propos, et pour les autres hommes, n’en parlons même pas. Ils sortiraient le briquet pour faire un feu de camp avec.

Les quatre premières pages m’ont un peu déplu mais la suite a été géniale. Je rejette tout le regard essentialiste qu’elle pose sur les hommes (et même les femmes, en renversant le paradigme négatif à notre encontre) mais si on analyse ses propos en remplaçant ce caractère fataliste par ce qu’on connaît de la construction sociale genrée, bah… Elle a raison en fait.

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La révolution du potager, de Béné

Quatrième de couverture

Vous êtes désemparé.e face au dérèglement climatique, à l’effondrement de la biodiversité et à l’agriculture intensive utilisant des pesticides ? Vous avez envie d’agir à échelle individuelle et/ou collective mais ne savez pas par où commencer ? Semez la révolution chez vous et autour de vous avec « La révolution du potager » !

Critique

Il a l’air d’être juste un livre de jardinage comme il y en a tant d’autres ? Hé bah loupé ! Il est un peu plus que ça et c’est ce qui fait qu’il sort du lot.

Bien évidemment, il y a des conseils de jardinage en permaculture, des recettes, réunies par saison : on commence avec le printemps, puis l’été, l’automne, et enfin l’hiver. Je trouve ça très intéressant car ça esquisse une idée de ce qu’une année au potager ou en respectant d’autres choses en rapport avec la biodiversité et le changement climatique (ou les deux si vous pouvez) peut donner. Je vous avoue que c’était flou dans ma tête parfois, surtout que je vois ce que ça donne concrètement seulement si je pratique et ce n’est pas le cas, je ne peux pas faire de jardinage pour de multiples raisons.

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Sororité, collectif dirigé par Chloé Delaume – les livres féministes #27

Ce livre a bien fait d’être construit sur la base de plusieurs textes écrits par différentes femmes. Il n’aurait pas pu en être autrement si les personnes qui ont proposé le projet voulaient un rendu juste. Une seule personne n’aurait pas pu expliquer à elle toute seule le concept de sororité. On n’est pas toutes d’accord là-dessus, alors on lui aurait sûrement dit « Tu te prends pour qui, toi, à dire que c’est ça et pas autrement ? ». On l’aurait sûrement mal pris, heureusement que c’est un livre écrit par plusieurs mains.

Liberté, égalité, sororité !

Vous avez remarqué le mot qui est remplacé par « sororité » ? On connaît tou·te·s la devise française, à moins que certain·e·s lecteur·rice·s ne soient pas de France : Liberté, Égalité, Fraternité. On entend cette devise depuis au moins l’école primaire. La partie pseudo-neutre mais qui est en réalité masculine (on connaît déjà ça dans le langage), c’est la fraternité. C’est la définition toute simple d’un lien affectif plutôt fort entre frères (et sœurs, théoriquement), et plus largement entre personnes liées par des valeurs et une passion commune, et la définition est encore plus élargie par notre République. Dans ce dernier cas, il s’agit de tou·te·s nous lier sur le point commun de faire partie de l’État français.

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Écologie sans transition, de Désobéissance Écolo Paris

Quatrième de couverture

Devant l’ampleur planétaire du désastre, un nouveau mouvement écologiste a émergé au fil des marches pour le climat, des grèves de la jeunesse et des actions de désobéissance. Mais sa stratégie se réduit encore à adresser une demande de transition à de supposés décideurs.

Pour Désobéissance Écolo Paris, collectif à l’origine des grèves scolaires dans la capitale, on a déjà perdu trop de temps à demander aux pyromanes d’éteindre l’incendie. L’inertie de ce monde n’appelle pas une transition, mais une rupture. Pratiquer une écologie sans transition consiste à interrompre dès maintenant l’œuvre destructrice de l’économie et à composer les mondes dans lesquels nous voulons vivre. Et cela, d’un même geste.

Critique

Je pense que vous l’avez compris : ce manifeste va aller à contre-courant de ce qu’on entend très souvent sur l’écologie et qui s’étend dans les oreilles de tout le monde. Les écolos ne vont pas sortir blanchis de tout ça non plus.

Il s’agit pour Désobéissance Écolo Paris de représenter une autre voie que celle qu’on nous vend habituellement : la transition écologique. Mais concrètement, ça veut dire quoi, la transition écologique ? Pour qui et comment ? Car le collectif va nous montrer qu’on n’est pas tous concerné·e·s de la même façon.

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Celui qui pourrait changer le monde, d’Aaron Swartz

Pour que je vous parle d’un livre avec un titre pareil, c’est que je l’ai adoré. Oui, il vaut mieux oublier cette proclamation prétentieuse et se contenter du contenu.

Aaron Swartz est connu, mais surtout dans un certain milieu : celui des ordinateurs, de la programmation, d’Internet. Il a participé à la création du flux RSS et des licences Creative Commons. Il est aussi un des cofondateurs du site Reddit (quand celui-ci est racheté par Condé Nast, il finit par quitter l’affaire en raison d’incompatibilité dans leurs visions).

Et en fait, on m’en avait surtout parlé pour ça, par des mecs un peu geek. Mais ce n’est pas tout le concernant.

Bon, il a aussi commencé tout ça à l’âge de 13 ans. Un petit génie, quoi (on dit qu’il était difficile à vivre mais parlons des gens « normaux » s’il-vous-plaît).

Il a beaucoup participé à la mobilisation contre la loi SOPA (Stop Online Piracy Act). D’ores et déjà, je pense que vous avez compris que c’était un activiste. Plus exactement, il l’a été concernant la culture libre, l’accès à l’information qui est un moyen pour lui d’émanciper, de développer une vraie démocratie et une justice digne de ce nom.

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Du libéralisme autoritaire, de Carl Schmitt et Hermann Heller

Quatrième de couverture

Le 23 novembre 1932, quelques semaines avant l’accession de Hitler au pouvoir, le philosophe Carl Schmitt prononce un discours devant le patronat allemand. Sur fond de crise économique, son titre annonce le programme : « État fort et économie saine ».
Mobilisant des « moyens de puissance inouïs », le nouvel État fort, promet-il, ne tolérera plus l’« émergence en son sein de forces subversives ». Ce pouvoir autoritaire musèlera les revendications sociales et verticalisera la présidence en arguant d’un « état d’urgence économique ».
Lorsqu’il lit ce texte de Schmitt, son adversaire de toujours, le juriste antifasciste Hermann Heller, ne saisit que trop bien de quoi il s’agit. Peu avant de prendre le chemin de l’exil (il mourra en Espagne l’année suivante), il laisse un court article qui compte parmi les plus clairvoyants de la période. Nous assistons là, analyse-t-il, à l’invention d’une nouvelle catégorie, un « libéralisme autoritaire ».
Ce recueil rassemble ces deux textes majeurs de la pensée politique, encore inédits en français, assortis d’une présentation qui éclaire les rapports méconnus entre Schmitt et les pères fondateurs du néolibéralisme.

Critique

Ce livre n’a pas été une claque mais la confirmation que le pressentiment que j’avais (et que d’autres bien plus intelligents que moi ont eu aussi) sur un sujet en particulier est juste.

Le gouvernement français actuel (mais pas que, c’est mondial) a une tendance à favoriser le libéralisme économique à tout prix, réprimant ainsi les contestations sociales, détruisant le service publique, and so on. Si vous connaissez la définition du libéralisme économique, vous voyez bien qu’il y a un truc qui cloche. Ce n’est pas du laisser-faire classique… Il y a bel et bien un interventionnisme, mais pas au sens social qu’on entend habituellement. Il s’agit de bloquer les revendications et protestations sociales (souvent violemment, comme on le voit aujourd’hui dans les manifestations) et d’opérer au niveau législatif pour favoriser les grandes entreprises (j’aurais pu dire l’économie mais je ne suis pas hypocrite à ce point, sachant que l’économie n’est pas néolibérale par nature comme on essaye de nous le faire croire) et leur croissance au détriment de beaucoup de choses (socialement, écologiquement, etc).

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Le mot est faible, collection des éditions Anamosa

Peut-être que si vous regardez un peu les nouvelles sorties en essais, celles-ci ne vous ont pas échappé. La collection « Le mot est faible » des éditions Anamosa attire l’œil avec ses couvertures noires et les grosses citations blanches à la verticale. Ça donne une impression d’élégance tout en n’étant pas non plus inaccessible. On retrouve d’ailleurs des citations ainsi en grand taille sur certaines pages des livres. Mais ça, c’est pour l’aspect esthétique, et je ne suis pas là pour ça : parlons du reste.

Cette collection n’a pas pour but l’objectivité (d’ailleurs, ça n’existe pas #débat) mais celui de remettre certains termes utilisés souvent à mauvais escient ou un peu n’importe comment. De les poser dans un contexte qui a trait à une certaine réalité, à dénoncer les manipulations qui gravitent autour, voire les utilisent carrément. Exemples avec les mots « Race », « Révolution », « Peuple »… Personnellement, j’en ai quatre : Race, Science, Histoire et Démocratie.

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La terreur féministe, d’Irene – les livres féministes #26

Ce livre est un peu particulier. Il a été auto-édité par @irenevrose sur Instagram et ne compte pas le rééditer tout de suite. Toutefois, j’espère qu’il trouvera preneur chez un éditeur car ce livre est important (et puis j’aimerais que vous puissiez lire un livre que je chronique quand même). J’apprends la veille au soir de la publication de cet article que les éditions Divergences vont l’éditer !

Le titre du livre peut paraître assez choquant, il fait écho à une expression banalisée par la revue Causeur, et bien plus récemment par Valeurs actuelles. Mais la « terreur féministe » n’existe pas tout à fait selon ce qu’ils imaginent. Bien sûr que le féminisme est effrayant pour les réactionnaires, il a pour but de faire effondrer le système patriarcal. Est-il aussi violent qu’ils le prétendent ?

Bah… Qu’entend-on par violence ? Il l’est nécessairement socialement, vu qu’il tente de remettre en cause le système établi et reconnu par tous. Violent physiquement, bah… Oui, ça peut parfois arriver. Mais ce n’est pas ce que l’on croit.

Le féminisme n’a-t-il vraiment jamais tué personne ? Est-il authentiquement pacifique ? Et surtout, faut-il brandir cette non-violence supposée comme valeur suprême ? Devons-nous perdre du temps à montrer patte blanche et à tenter de convaincre le monde de notre gentillesse et de notre inoffensivité ?

Que se passerait-il si la Terreur féministe devenait réelle ? Si les hommes commençaient vraiment à avoir peur ? Une peur intense, profonde, viscérale. Puisque la raison, l’empathie et la honte ne permettent pas de mettre fin à la violence misogyne, à l’oppression patriarcale, aux viols, aux agressions sexuelles et aux féminicides, la seule issue pourrait être de susciter la crainte.

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Le génie lesbien, d’Alice Coffin – les livres féministes #25

Je me doutais bien que ce qu’en disait les médias, que ce qu’aurait prétendûment dit Alice Coffin – « éliminer les hommes » – était faux, et je vous le confirme. Mais en plus de ça, le livre est meilleur que ce que je pensais.

Bon, on va commencer par démonter ce cliché qui colle à la couverture de ce livre, en transcrivant la vraie citation :

Il ne suffit pas de nous entraider, il faut, à notre tour, les éliminer. Les éliminer de nos esprits, de nos images, de nos représentations. Je ne lis plus les livres des hommes, je ne regarde plus leurs films, je n’écoute plus leurs musiques. J’essaie, du moins. […] Les productions des hommes sont le prolongement d’un système de domination. Elles sont le système. L’art est une extension de l’imaginaire masculin. Ils ont déjà infesté mon esprit. Je me préserve en les évitant. Commençons ainsi. Plus tard, ils pourront revenir.

Wahou, quelle déclaration meurtrière absolument immonde, je n’en reviens pas de tant de violence. Quelle manipulation des médias, surtout. Qui composent majoritairement les médias, d’ailleurs ? Les hommes ! Et sachant que les femmes peuvent faire preuve de sexisme intériorisé… On n’a pas la tête sortie du sable. Avant de couper sans aucun remords ni aucune prudence ce passage, ils ont dû être choqués qu’on puisse ne plus vouloir les voir, les écouter. Si seulement c’étaient les seuls problèmes des femmes ! Si seulement ils ne faisaient pas déjà subir ça aux femmes !

Bref, maintenant que la vérité est rétablie, nous pouvons parler du livre, le vrai.

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Deux livres relatant des expériences alternatives

Je me suis abonnée pour l’année aux éditions du Commun (je vais probablement réitérer). Parmi les quelques livres que j’ai reçu, deux comptent des expériences alternatives : Cravirola de Jérémie Lefranc et Faire (l’)école du collectif Les archéologues d’un chemin de traverse. L’un raconte l’histoire d’une coopérative rurale, l’autre narre l’expérience d’un collège alternatif.

Peut-être êtes-vous habitué à ce genre de récits ou vous en avez déjà lu au moins un. Ce n’est absolument pas mon cas, je découvrais totalement. Je vous en fais un retour dans cet article !

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