Bullshit Jobs, de David Graeber

bullshit-jobs-coverQuatrième de couverture

Dans la société moderne, beaucoup d’employés consacrent leur vie à des tâches inutiles et vides de sens. C’est ce que David Graeber appelle les « bullshit jobs » ou « jobs à la con ». L’auteur en cherche l’origine et en détaille les conséquences : dépression, anxiété, effondrement de l’estime de soi… Il en appelle à une révolte du salarié moderne ainsi qu’à une vaste réorganisation des valeurs, qui placerait le travail créatif et aidant au coeur de notre culture et ferait de la technologie un outil de libération plutôt que d’asservissement… assouvissant enfin notre soif de sens et d’épanouissement.

Critique

Qui c’est qui n’y croyait que moyennement avant de commencer ? C’est bibi ! Qui a changé d’avis ? C’est encore bibi !

David Graeber a écrit cet essai après le succès retentissant de son article On the Phenomenon of Bullshit Jobs publié dans le magazine Strike!. Dans celui-ci, il dénonçait la multiplication des emplois inutiles, en particulier au sein des administrations, publiques comme privées (et contrairement à ce qu’on pourrait croire, le champ public n’est pas le pire…). Ne pas confondre les « jobs à la con » (dont il parle) et les « jobs de merde ». Les « jobs à la con » sont inutiles, superflus et néfastes, à tel point que le salarié lui-même s’en rend compte (si ce n’est pas le cas, il y a aussi des raisons derrière ce déni). Les « jobs de merde » sont des boulots dénigrants, souvent fatigants et au bas de l’échelle sociale, et à tous les coups mal payés, alors qu’ils sont souvent les plus utiles. L’auteur relèvera cette contradiction entre des jobs super bien rémunérés alors qu’on peut souvent remettre en cause leur utilité (avant qu’on me dise que la médecine est utile : oui, merci, mais c’est très rare que ce soit le cas pour d’autres domaines) et des emplois qui le sont peu alors qu’ils servent à quelque chose (agent d’entretien et aide-soignant par exemple).

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Reclaim, recueil de textes écoféministes, d’Emilie Hache – les livres féministes #16

reclaim-écoféminisme-coverCe livre aura été exigeant à lire. Pas forcément compliqué (à part un-deux textes), mais clairement, ce ne sera pas une promenade de santé pour quiconque n’est pas habitué à ce type de lectures.

Je ne sais pas vous, mais j’avais une image assez négative de l’écoféminisme. Ce livre a un peu nuancé la chose, tout de même.

D’ailleurs, qu’est-ce que l’écoféminisme ? La définition même de ce qu’on en sait est trompeuse. Grosso modo, comme on le sait souvent, c’est la lutte contre l’oppression patriarcale mais aussi celle contre l’oppression de la nature. Pourquoi spécifiquement l’écoféminisme alors que la destruction de la nature concerne tout le monde ? A cause de ce parallèle qui entretient encore son trou à l’heure actuelle pour justifier les deux oppressions : femme = nature, homme = culture, culture > nature, donc les hommes sont supérieurs aux femmes. Logique implacable, mais fausse.

Tout de suite, une accusation peut vous venir en tête : celle de l’essentialisation. Elle m’est venue (et est toujours présente) dans le cadre de la transidentité. Dire que femme = vagin, euh… C’est ce qu’on appelle la transphobie ? De plus, par rapport à ce que j’ai pu lire, l’écoféminisme n’est pas obligé d’être transphobe s’il adapte son raisonnement. Mais je n’ai rien trouvé de cela au fil des textes présents dans ce recueil (on y trouve des autrices comme Starhawk, Susan Griffin, Ynestra King…). Textes essentiellement américains à l’exception de l’Indienne Vandana Shiva, mais comme l’écoféminisme était très actif aux Etats-Unis durant les années 80, on y trouve essentiellement des textes d’autrices américaines.

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La stratégie de l’émotion, d’Anne-Cécile Robert

la-stratégie-de-l'émotion-coverQuatrième de couverture

Les émotions dévorent l’espace social et politique au détriment des autres modes de connaissance du monde, notamment la raison. Certes, comme le disait Hegel, «rien de grand ne se fait sans passion», mais l’empire des affects met la démocratie en péril. Il fait régresser la société sous nos yeux en transformant des humains broyés par les inégalités en bourreaux d’eux-mêmes, les incitant à pleurer plutôt qu’à agir.

À la «stratégie du choc» qui, comme l’a montré Naomi Klein, permet au capitalisme d’utiliser les catastrophes pour croître, Anne-Cécile Robert ajoute le contrôle social par l’émotion, dont elle analyse les manifestations les plus délétères : narcissisme compassionnel des réseaux sociaux, discours politiques réduits à des prêches, omniprésence médiatique des faits divers, mise en scène des marches blanches, etc. Une réflexion salutaire sur l’abrutissante extension du domaine de la larme et un plaidoyer civique pour un retour à la raison.

Critique

Un livre qui parle de l’utilisation de l’émotion pour servir certains intérêts, ça m’intéressait beaucoup. Avouez que vous trouvez ça alléchant aussi. Et il y a effectivement des développements pertinents dans cet essai… et d’autres moins, voire carrément faux.

Ce livre a eu beaucoup de succès (à son petit niveau), et je n’en menais pas large moi non plus. Je tournais beaucoup autour en librairie, et puis un jour, j’ai craqué, son prix n’étant pas excessif et la couverture étant plutôt chouette (je n’ai pas dit que j’étais immunisée aux raisons superficielles d’acheter un livre). Mais bien mal m’en a pris… Nous allons voir ensemble ce qui n’allait pas dans cette lecture qui m’a passablement énervée.

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Métamorphoses du travail, d’André Gorz

A31537_Metamorph_Trav.inddQuatrième de couverture

Cela ne s’appelait pas encore la «mondialisation libérale», que déjà André Gorz, voilà bientôt vingt ans, en pionnier critique d’une rare intelligence analytique, dénonçait la croyance quasi religieuse que «plus vaut plus», que toute activité – y compris la maternité, la culture, le loisir – est justiciable d’une évaluation économique et d’une régulation par l’argent.
Gorz détermine les limites – existentielles, culturelles, ontologiques – que la rationalité économique ne peut franchir sans se renverser en son contraire et miner le contexte socioculturel qui la porte.
Le lecteur découvre pourquoi et comment la raison économique a pu imposer sa loi, provoquer le divorce du travail et de la vie, de la production et des besoins, de l’économie et de la société. Pourquoi, sous nos yeux, elle désintègre radicalement la société ; pourquoi nombre d’activités ne peuvent être transformées en travail rémunéré et en emploi, sans être dénaturées dans leur sens.

Critique

Un essai compliqué à lire, mais passionnant ! Faut dire qu’André Gorz est un philosophe autodidacte, et vous connaissez mon rapport à cette discipline… Là, on est sur quelque chose qui flirte avec la théorie politique et la critique sociale. Le vocabulaire m’était donc accessible, même si j’ai eu quelques moments de doute (on est sur un style universitaire après tout). Mais je ne regrette pas cette lecture !

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Ainsi soit-elle, de Benoîte Groult – les livres féministes #15

ainsi-soit-elle-coverBenoîte Groult, l’autrice de ce livre, est une féministe de la deuxième vague. Elle est assez connue par ces dernières, donc vous croiserez forcément son nom à un moment ou à un autre.

Elle a reconnu son féminisme assez tardivement : en tant que femme dans cette société patriarcale, même si on se rend compte de choses, on les réalise inconsciemment, et elle n’a pas dérogé à la règle. De plus, même entre femmes, on n’en parle pas, c’est tacitement interdit, contraire aux bonnes moeurs, etc.

C’est un sujet qu’elle dénoncera… parmi ceux qu’elle va aborder. En effet, les conséquences du patriarcat sur les femmes sont multiples. On pourrait croire que ce livre est daté (il est sorti en 1975) mais il est toujours tristement d’actualité sur certaines choses, notamment certains comportement des hommes à notre égard, le système forcément à notre détriment parce qu’on a un vagin entre les jambes, etc.

L’autrice va parler de tout en quelques 200 pages et elle réussit à aborder avec brio le problème du système pour les femmes, la haine des hommes (oui oui, la haine, la guerre des sexes n’est pas faite par les femmes à la base) à l’encontre des femmes, leur peur de nous dont découle cette volonté de garder le pouvoir à tout prix. Je n’ai pas encore lu Le mythe de la virilité d’Olivia Gazalé mais ça m’a donné très envie de le lire rapidement car Benoîte Groult parle du sujet de la virilité sans concession. Le sujet reste non exhaustif dans son livre en raison du nombre de pages mais il recense toutes les abominations qu’on a fait subir aux femmes sous des prétextes fallacieux… et qui sont toujours réelles dans certaines parties du monde.

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La chambre de Giovanni, de James Baldwin

la-chambre-de-giovanni-coverQuatrième de couverture

Dans le Paris de l’après-guerre, David, un jeune Américain, s’éprend de Giovanni tandis que sa fiancée est en Espagne. La sincérité et l’audace avec lesquelles James Baldwin décrit le trouble émotionnel de David, déchiré entre Giovanni et Hella, font de ce livre un classique. Publié en 1956 aux Etats-Unis, La Chambre de Giovanni est un récit bouleversant sur la confrontation culturelle, l’identité sexuelle et l’amour.

Critique

J’aimerais vous dire que cette lecture a été faite dans le cadre du mois des fiertés, mais j’ai pas fait exprès…

C’est l’histoire de David, un Américain présent à Paris dans les années 50, qui attend le retour de Hella, sa petite amie, en voyage en Espagne. Si vous voulez mon avis, il a des contacts louches (et avec des moyens financiers) mais qui lui permettront de rencontrer Giovanni, un serveur originaire d’Italie. Ils vont finir par se rapprocher assez rapidement, tomber amoureux l’un de l’autre et habiter ensemble.

Ce livre est sorti en 1956, alors je vous laisse imaginer l’état du sujet de l’homosexualité à l’époque. Celui-ci va d’ailleurs tourmenter David dans sa relation avec Giovanni. En effet, il n’assumera pas du tout sa relation charnelle avec lui, ni même son amour pour lui… qu’il ne réalisera que bien plus tard. Seulement, cela aura déjà amené à une tragédie…

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Tous les hommes du roi, de Robert Penn Warren

tous-les-hommes-du-roi-coverQuatrième de couverture

Années trente, alors que dans la chaleur du Sud, ses ennemis manœuvrent pour prendre sa place, Willie Stark, «l’enfant humilié» devenu gouverneur, se découvre un nouvel adversaire : le vertueux Juge Irwin. Le Boss charge alors Jack Burden, narrateur cynique en quête de sens, du fardeau de découvrir la vérité, car dans un monde de corruption « il y a toujours quelque chose à déterrer ». Mais déjà le Temps agit, les trahisons du passé dessinent celles futur et tous les hommes du roi montent sur scène pour la tragédie à venir. De l’angélique Anne Stanton à la diablesse Sadie Burke, en passant par Adam l’esthète et Sugar Boy le porte-flingue, chacun jouera son rôle dans ce magistral roman à l’écriture époustouflante, qui de la vie donne son image la plus juste et poignante : celle de la fragilité.

Critique

Je ricane un peu car la quatrième de couverture vous laisse imaginer comment le scénario peut se dérouler… mais vous aurez probablement tort. On s’imagine qu’il va y avoir de l’action… mais pas de la manière que vous croyez ni décrit de la façon que vous imaginez. Est-ce que ça fonctionne quand même ? Complètement !

Ça commence comme un simple récit fictionnel politique dans les années 30 dans le Sud des Etats-Unis, à part que c’est bien plus que ça. Mais avant de parler des autres aspects du roman, on va se concentrer sur celui-là pour le moment.

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La libération animale, de Peter Singer

la-libération-animale-coverQuatrième de couverture

Les animaux souffrent. Comme nous. Ils ont donc des droits. Ce livre a changé notre regard sur les animaux. Il a déclenché le débat contemporain en éthique animale. Traduit dans une vingtaine de langues, il s’est vendu à plus d’un demi-million d’exemplaires.

Peter Singer, philosophe australien, est professeur de bioéthique à l’université Princeton (Etats-Unis). Time Magazine l’a présenté comme le plus influent des philosophes actuels.

Critique

Je m’étais dit que c’était risqué de faire une chronique sur un livre parlant des droits des animaux et du végétarisme comme solution première. Je ne lis pas beaucoup de livres de ce genre, je suis déjà végétarienne, mais je reste distante de la communauté végétarienne/vegan. Le sujet fait énormément parler, en bien ou en mal. Si j’ai décidé de parler de celui-ci, c’est parce que je le trouve assez impressionnant. Et puis pour un livre d’un philosophe, il est assez accessible (ce qu’on lui a reproché, mais laissons les élitistes rester dans leur coin comme ils le souhaitent eux-mêmes et ignorons-les).

De toute façon, comme le dit lui-même Peter Singer, comment mobiliser du monde sur cette cause si on garde une manière de s’exprimer et d’expliquer les choses obscure ? Cette cause est bien trop importante pour ça.

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Crépuscule du tourment, de Léonora Miano

crépuscule-du-tourment-coverQuatrième de couverture

De nos jours, quelque part en Afrique subsaharienne, au Cameroun peut-être, quatre femmes s’adressent successivement au même homme : sa mère, la femme à laquelle il a tourné le dos parce qu’il l’aimait trop et mal, celle qui partage sa vie parce qu’il n’en est pas épris, sa sœur enfin.
À celui qui ne les entend pas, toutes dévoilent leur vie intime, relatant parfois les mêmes épisodes d’un point de vue différent. Chacune fait entendre un phrasé particulier, une culture et une sensibilité propres. Elles ont en commun, néanmoins, une blessure secrète : une ascendance inavouable, un tourment identitaire reçu en héritage, une difficulté à habiter leur féminité… Les épiphanies de la sexualité côtoient, dans leurs récits, des propos sur la grande histoire qui, sans cesse, se glisse dans la petite.
D’une magnifique sensualité, ce roman choral, porté par une langue sculptée en orfèvre, restitue un monde d’autant plus mystérieux qu’il nous est étranger… et d’autant plus familier qu’il est universel.

Critique

Un coup de coeur magistral !

Qu’est-ce qu’il est beau, ce roman ! J’ai été très émue. Mais commençons par le commencement. Léonora Miano, écrivaine camerounaise, nous retrace la parole de quatre femmes liées à un homme (tous cis), Dio, passant chacune leur tour dans cet ordre : sa mère, l’amour de sa vie, la femme qui vit avec lui, et sa soeur. Chacune raconte leur rapport à cet homme, qui se trouve présent tout en ayant pas la parole, mais pas que. Elle se racontent, elles. Et n’ayant que très peu lu ce genre de récits où, non, l’homme n’est pas universel, j’avoue que ça m’a foutu une claque ce ressenti brut.

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Les femmes et le pouvoir, de Mary Beard – les livres féministes #14

les-femmes-et-le-pouvoir-coverCeci est un petit livre, donc vous aurez une petite chronique. Mais c’est un livre très intéressant, qui remonte à la grande période grecque et romaine. Le pouvoir masculin qui entraîne la soumission féminine, et aussi l’incongruité et l’inexistence du pouvoir féminin, ça ne date pas d’hier.

Mary Beard est une universitaire britannique travaillant à l’université de Cambridge où elle est professeur d’humanités ainsi que professeur de littérature ancienne. Elle est connue dans son pays pour être l’une des grandes personnalités féministes du Royaume-Uni. Elle a connu le succès avec S.P.Q.R., un livre qui retrace l’histoire de l’ancienne Rome, de sa fondation à sa chute.

Personnellement, je n’ai rien lu d’elle et n’en avait jamais entendu parler jusqu’à ce que ce livre fasse parler de lui. (si vous êtes dans les cercles féministes, la couverture vous dit au moins quelque chose)

Ce livre est très court, il recense deux conférences de l’autrice, « La voix publique des femmes » et « Les femmes et le pouvoir ». Elle va démontrer comment les femmes sont toujours tenues à l’écart du pouvoir dans notre monde contemporain mais aussi que ça date de bien plus longtemps que ça (la fameuse période grecque et romaine) et que les réflexes et structures s’inspirent toujours d’aussi loin pour faire comprendre aux femmes qu’elles doivent fermer la bouche, que leur parole n’est pas crédible et, par définition, moins valorisée et valorisante que celle d’un homme.

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