Le génie lesbien, d’Alice Coffin – les livres féministes #25

Je me doutais bien que ce qu’en disait les médias, que ce qu’aurait prétendûment dit Alice Coffin – « éliminer les hommes » – était faux, et je vous le confirme. Mais en plus de ça, le livre est meilleur que ce que je pensais.

Bon, on va commencer par démonter ce cliché qui colle à la couverture de ce livre, en transcrivant la vraie citation :

Il ne suffit pas de nous entraider, il faut, à notre tour, les éliminer. Les éliminer de nos esprits, de nos images, de nos représentations. Je ne lis plus les livres des hommes, je ne regarde plus leurs films, je n’écoute plus leurs musiques. J’essaie, du moins. […] Les productions des hommes sont le prolongement d’un système de domination. Elles sont le système. L’art est une extension de l’imaginaire masculin. Ils ont déjà infesté mon esprit. Je me préserve en les évitant. Commençons ainsi. Plus tard, ils pourront revenir.

Wahou, quelle déclaration meurtrière absolument immonde, je n’en reviens pas de tant de violence. Quelle manipulation des médias, surtout. Qui composent majoritairement les médias, d’ailleurs ? Les hommes ! Et sachant que les femmes peuvent faire preuve de sexisme intériorisé… On n’a pas la tête sortie du sable. Avant de couper sans aucun remords ni aucune prudence ce passage, ils ont dû être choqués qu’on puisse ne plus vouloir les voir, les écouter. Si seulement c’étaient les seuls problèmes des femmes ! Si seulement ils ne faisaient pas déjà subir ça aux femmes !

Bref, maintenant que la vérité est rétablie, nous pouvons parler du livre, le vrai.

L’autrice y raconte son parcours qui l’a guidé vers le féminisme (pas la peine d’avoir subi un viol pour l’être), le fait qu’elle est lesbienne et tout ce que ça implique. C’est un livre très personnel.

Dès le début, elle nous parle de son expérience au collectif féministe La Barbe, dont le but est de venir à des réunions de grandes entreprises, souvent uniquement masculines, portant de fausses barbes, pour montrer le ridicule des ces réunions non-mixtes de dominants, pour les dénoncer, eux et leur main-mise sur le pouvoir et l’argent.

Ce n’est pas facile de faire face à leur agressivité, à leurs stratégies goguenardes (envoyer d’autres femmes au front pour les défendre, un classique). Ce premier chapitre montre à quel point les hommes sont trop présents, pour leur unique bénéfice, et que leurs critiques à l’égard des féministes… Bah, on pourrait leur renvoyer leurs arguments comme un boomerang.

Ils n’éprouvent pas leur privilège de genre. J’ai entendu le directeur d’une institution expliquer d’un ton très assuré : « On a vu des femmes épouvantablement médiocres protégées par leur genre ». Protégées par leur genre ? Mais qui est protégé par son genre si ce n’est l’homme ? Qui ne doit, depuis des millénaires, sa place à son genre, sinon les hommes ?

A la suite, elle nous parlera de la frilosité des médias à parler de sexisme, de racisme, d’homophobie… Ce n’est pas assez neutre et objectif, vous comprenez (pas assez masculin et blanc surtout). Être une femme, c’est déjà en soi du militantisme (ouh, le gros mot). Il vaut donc mieux faire profil bas.

Pourtant, Alice Coffin a essayé. De parler du sexisme, mais pas seulement. Dans son chapitre « La placardologie française », le refus de parler de sujets en rapport avec l’homosexualité n’est même pas flagrante, elle est attestée. La France est un pays très homophobe, il faut le dire. Beaucoup de pays ont vu des artistes, des politiques, des journalistes annoncer leur homosexualité, sans s’excuser après qu’ils n’en reparleront jamais (/tousse/ Bertrand Delanoë /tousse/). Nous, non seulement ce genre de déclarations est très rare, voire inexistante dans certains milieux, mais en plus, il faut limite jurer qu’on a rien à voir avec le « communautarisme ».

En gros, il faut promettre de ne pas se battre pour ses droits, parler le moins possible de son homosexualité pour espérer être intégré dans le grand bal de la « normalité ». Faire croire aux hétéros qu’on est comme eux en presque tout point. Quelle hypocrisie… En attendant, chez les autres, il y a Elliot Page, Megan Rapinoe, Laverne Cox (pour les personnes transgenres)… Ok, la dernière, je l’ai rajouté par rapport à la liste non exhaustive dressée par l’autrice, en même temps, je la kiffe, vous allez rien faire.

Alice Coffin a souligné quelque chose d’intéressant auquel je n’avais pas pensé et qui en rajoute sur le malaise français vis-à-vis de l’homosexualité. Des mots comme gay, outing, etc, n’ont jamais été traduits en français… L’air de dire qu’on est au-dessus de tout ça, de ces concepts américains chelous. Non, les gars, au contraire, on est en-dessous. On est au fin fond du trou du ridicule et de la non-remise en question.

Pourtant, la représentation est importante, comme l’autrice l’avait rappelé auparavant sur d’autres sujets. Ça permet aux plus jeunes de ne pas se sentir anormal, de leur signifier que leur existence a une légitimité. Au lieu de ça, on voit les personnes hétérosexuelles s’afficher comme si de rien n’était, comme si le monde leur appartenait (les hommes par rapport aux femmes, les personnes blanches par rapport aux personnes racisées, les personnes valides par rapport aux personnes handicapées, les personnes minces par rapport aux personnes grosses, etc).

Pour Signorile, l’outing n’est pas une dénonciation ni une punition, mais un simple traitement équitable de l’hétérosexualité et de l’homosexualité dans les médias. « Outing is reporting », dit-il : le fait de révéler l’homosexualité, c’est proposer une couverture journalistique correcte. Si les personnalités ne s’en cachent pas, pourquoi les journalistes eux-mêmes masquent-ils cette information ?

Oui, parce que même quand la personnalité en question l’a elle-même dit, même quand elle ne le cache pas spécialement et s’affiche au bras de quelqu’un du même sexe qu’elle, les médias n’en parlent pas du tout (alors que quand la personne est hétéro…). L’autrice développe très bien ce problème et pourquoi (il se peut que ça ait un rapport avec ce fameux « communautarisme »). Je vais juste citer le titre d’une de sous-parties qui en dit très long :

« Les médias sont l’industrie chargée de verrouiller les portes du placard »

Je l’ai déjà dit, le livre d’Alice Coffin est assez personnel. Elle y retrace aussi beaucoup de faits qui se sont produits et qui ont marqué sa vie en tant que lesbienne pour expliciter ses propos.

Souvent, les lesbiennes sont très actives au niveau militantisme, elles sont bien plus capables que les hommes, gays ou non. Certaines sont appelées « infirmières politiques »… Pourquoi ? Parce qu’elles sont les seules à s’occuper des personnes qui subissent d’autres oppressions, les seules à avoir un courage politique pour se lancer dans des actions « décriées » (ne pas trop parler de la PMA pour obtenir le mariage pour tous par exemple, en 2013, c’est une pression mise par les hommes gays, la revendication pour la PMA a été balayée), mais aussi celui d’inclure vraiment d’autres minorités (qu’est-ce qu’ils en ont à foutre des personnes transgenres, les hommes cis ?).

Et même quand il s’agit d’obtenir des droits pour les femmes en général, elles sont souvent en première ligne. Pour l’avortement, la reconnaissance du viol en tant que crime…

La solidarité est aussi plus forte entre les lesbiennes du fait de « l’horizontalité » de leur oppression. Vous ne comprenez pas ? Tout est expliqué dans le livre.

L’autrice va aussi montrer en quoi le mot « lesbien » est effacé au profit de queer, et pour quelles raisons. Mais ce n’est pas tout : on assiste très souvent à un effacement du lesbianisme de manière générale, ça ne se réduit pas qu’au terme en lui-même. Pourquoi ? Car le lesbianisme fait peur, il n’a pas besoin de plaire aux hommes cis. Sa marge de manœuvre est donc plus grande, son efficacité bien plus évidente. Alice Coffin en relate assez pour qu’on voit que les femmes lesbiennes sont très souvent les vraies alliées des femmes en général (et d’autres minorités).

J’appuie sur ce qu’elle a raconté sur le lesbianisme car je trouve que ça revient peu souvent dans les critiques élogieuses que j’ai pu lire sur ce livre, écrites par… des femmes hétérosexuelles. Je sais que des femmes lesbiennes sont plus critiques sur ce livre mais je n’ai malheureusement pas leur recul pour avancer des reproches (peut-être juste celui de l’outing quasi-obligatoire si on veut faire reconnaître les siens, ça peut être dangereux). Ce que j’ai souvent pu lire, ce sont des femmes hétéro énamourées sur les passages où elles parlent… des femmes.

Parlons-en de ça ! Je ne vais pas le nier, je me suis souvent reconnue dans ces passages, j’ai eu envie de chouiner, bref. Quand elle raconte, au début, qu’elle avait un temps rêvé enfant d’être un garçon, bah ça m’a émue car moi aussi. Comme elle l’a dit, ce n’est pas tellement être un garçon qu’on voulait, mais ce qui allait avec…

Elle parle de cette violence physique et psychologique qu’on subit de plein fouet, de cette pression qu’on nous met pour nous faire taire, et en même temps, jamais n’est reconnue la guerre que les hommes mènent contre les femmes. Alors que les chiffres et les faits (ce dont ils sont pourtant friands) sont accablants. Mais à part faire preuve de psychophobie et de déni pour se défendre, ils ne savent pas faire grand-chose. Ah si ! Reporter la culpabilité sur les femmes ! Ça aussi, c’est un classique. Les affaires d’agression sexuelle, de viol, de féminicide, que les hommes ne s’en fassent pas s’ils sont accusés : ils seront défendus par les médias.

Et plein d’autres éléments qui font que les rapports des femmes hétérosexuelles aux hommes de la même orientation sexuelle sont biaisés et qu’il y a forcément une forme de domination : les injonctions sur l’apparence, par exemple.

Ce livre d’un peu plus de 200 pages est facile à lire, ce qui ne l’empêche pas de nous serrer le coeur. Pour les femmes hétérosexuelles dans mon genre, on apprend des choses sur le lesbianisme, sa culture (dont elle parle aussi un peu), des obstacles qu’elles ont eu sur leur chemin. J’ai dû relire ce livre pour faire la chronique (lu il y a un peu plus de deux mois) et je n’ai pas dû tout trouver ça redondant, ce fut un plaisir à relire. Elle n’a pas la langue dans sa poche et je ne conseillerais pas forcément ce livre comme première approche du féminisme : mais si vous avez déjà lu quelques ouvrages, allez-y les yeux fermés.

13 réflexions sur “Le génie lesbien, d’Alice Coffin – les livres féministes #25

  1. Il est dans ma liste d’envie ! La polémique avait eu l’avantage de me le faire connaître ^^, je suis contente d’en lire un retour 🙂 J’ai lu Backlash aussi que j’avais du coup découvert sur ton blog et que j’ai trouvé vraiment édifiant (et terrifiant même). Merci en tout cas pour tes chroniques !

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  2. Étant depuis quelques temps complètement à la ramasse côté actualités littéraires (et actualités tout court d’ailleurs…), je n’avais même pas entendu parler de ce livre, mais tu me donnes totalement envie de le lire ! Je vais regarder si ma bibliothèque l’a acheté. Ça a l’air vraiment intéressant et juste ! (Par contre, sans la trouver aberrante, je n’arrive pas à me rallier à la cause « ne plus lire ou regarder de
    films écrits/réalisés par des hommes ». Autant je souhaite augmenter la présence des femmes dans mes lectures – quand ma PAL sera vraiment réduite… -, autant je ne me vois pas me priver des œuvres des artistes qui me plaisent.) Merci pour cette chronique !

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    • Ahaha, quelque part, tant mieux, ça ne valait pas vraiment le coup !
      Je suis d’accord avec toi, je ne peux pas que regarder/lire des femmes, j’essaie de faire 50-50 (sauf cette année, je crois que ça se passe de commentaire). Mais j’ai trouvé intéressant ce qu’elle racontait malgré tout et je comprends sa décision. Et de rien !

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      • Oui, voilà, j’ai bien l’intention d’accorder plus de place aux autrices (pour les films que je regarde, je ne tiens aucun suivi donc c’est plus dur de juger où j’en suis), mais 1, ma PAL continue de passer la première, et 2, je veux quand même pouvoir aussi suivre mes envies qui ne tiennent pas forcément au sexe de l’artiste !

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  3. Aaaah, contente de lire ta chronique, je suis allée le cherche ce matin chez mon libraire, je pense le commencer ce soir !

    J’ai éclaté de rire devant les critiques des médias, on est tellement habituée à cela que finalement, j’en suis heureuse : ça donne du grain à moudre au bouquin, comme celui-ci ou celui de Pauline Harmange ^^

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    • Oui, ça leur a fait de la pub (mais je n’ai pas l’impression que ça ait tant bénéficié que ça à Alice Coffin… Je peux me tromper). En plus, quand t’es féministe, c’est tellement absurde ce qu’ils prétendent qu’elles ont écrit qu’on sait d’avance que c’est faux.

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