Deux livres relatant des expériences alternatives

Je me suis abonnée pour l’année aux éditions du Commun (je vais probablement réitérer). Parmi les quelques livres que j’ai reçu, deux comptent des expériences alternatives : Cravirola de Jérémie Lefranc et Faire (l’)école du collectif Les archéologues d’un chemin de traverse. L’un raconte l’histoire d’une coopérative rurale, l’autre narre l’expérience d’un collège alternatif.

Peut-être êtes-vous habitué à ce genre de récits ou vous en avez déjà lu au moins un. Ce n’est absolument pas mon cas, je découvrais totalement. Je vous en fais un retour dans cet article !

Cravirola (Jérémie Lefranc)

Dans Cravirola, Jérémie Lefranc raconte son expérience à Cravirola (de 2002 à 2012), une coopérative qui a réhabilité une ferme dans les montagnes, pas loin de la frontière italienne (après, ils vont déménager mais ça fait partie du récit). A côté de ça, un mode de vie assez précaire : loin de la ville et même des autres civilisations à la campagne, avec des activités peu rentables, des chantiers, etc. Une vie qui renoue avec la paysannerie et la ruralité.

Un témoignage dont j’avais un peu peur. La crainte de voir ce genre de projet être idéalisé. Ce n’est pas le cas, l’auteur est très franc.

Ce point a déjà tempéré les choses sur le fait qu’il n’y ait qu’UNE seule personne qui raconte cette aventure, avec toute la subjectivité que ça implique. D’ailleurs, j’ai soupçonné l’influence de cette dernière à deux reprises, mais je ne vais pas trop m’attarder dessus car ce récit a aussi son intérêt malgré d’autres défauts dont je parlerai plus tard.

Déjà, le livre est assez bien structuré et ordonné. L’auteur ne mélange pas tout, et en-dehors des catégories, il relate aussi les choses de façon chronologique. Je n’ai jamais été perdue, tout me semblait parfaitement logique et limpide. Il y aussi des photos ! Elles sont en noir et blanc mais ça permet d’avoir une vision plus tangible de ce qu’ils font que notre simple imagination au travers des mots.

Il commence à décrire les choses par la rencontre, comment s’est créé le projet de coopérative (qui existait déjà depuis quelques années). Ensuite, il parle de l’organisation, de cette facette autogestionnaire qui m’intéressait énormément. Les relations entre membres de la coopérative (il en reparlera aussi plus tard), quand et comment se déroulaient les réunions, les prises de décisions, etc. C’est très libre et respectueux. Bien sûr, il y aura aussi des tensions.

Tout ce qui était de l’ordre de la communication était passionnant. Les mécanismes, les stratégies mises en place… J’ai dévoré ce chapitre d’une traite. De plus, l’auteur était honnête sur le sujet. Il n’a pas essayé de nous faire croire que c’était « les fleurs, cui-cui les petits oiseaux », bref, vous avez compris. Non, selon le contexte, ce n’est pas pour tout le monde. Non, ce n’est pas tout rose. L’auto-gestion, ça se prépare, ça s’accepte. Bien sûr, il s’agit d’une expérimentation, et qui dit expérimentation dit hasard, dit tâtonnement. Ça me paraît normal et sain, surtout que chaque personne est différente et que cette souplesse permet de s’adapter à une certaine dynamique. Mais ce n’est pas un long fleuve tranquille.

Ensuite, pour pouvoir développer certaines activités et aussi pour pouvoir s’émanciper d’un milieu plutôt hostile à leur égard (les villageois du coin…), Cravirola a déménagé. Je ne vais pas rentrer dans les détails mais c’était très intéressant de voir les obstacles administratifs mais aussi financiers. Dur dur de former une coopérative dans un monde capitaliste.

Bien évidemment, une autre partie est consacrée à l’affairement autour de ce nouveau lieu où ils ont déménagé (ils l’ont appelé le « Maquis » et ça se trouvait en Languedoc-Roussillon). Comme avant, leur principal revenu se base sur l’élevage et la fromagerie. Les chantiers sont toujours présents mais réorganisés. L’aspect touristique du lieu est lui aussi développé, les gens peuvent y séjourner, un espace est dédié aux tentes. Des tas d’activités sont développées autour.

Mais cette coopérative a pris fin. Il dit pourquoi, après il faut garder en tête que c’est son avis subjectif.

Et là, vous vous dîtes « Attends, ils ont fait de l’élevage et de la fromagerie, typiquement le genre de choses sur laquelle Ada réagit, pourquoi elle ne le fait pas ? ». Si si, j’arrive ! Mais en fait, je peux aussi comprendre ce choix, même si je ne l’aurais clairement pas fait, quitte à mettre en péril cette expérience. Les personnes de cette coopérative devaient aussi avoir de l’argent et ça en passait par cette exploitation. Et difficile de remettre en cause son rapport aux animaux dans un monde capitaliste… C’est donc à la fois leur faute parce qu’ils ne semblent même pas avoir abordé le sujet entre eux (ce n’est mentionné à aucun moment dans le livre) mais aussi la responsabilité de la société capitaliste dans laquelle on vit.

Autre point qui m’a énervé (je ne sais pas si ce n’est que l’auteur qui le pensait, probablement pas) : tout le monde n’a pas forcément envie de faire les tâches ménagères… Ok, je suis une des premières là-dessus. Sauf que pour se dédouaner de cette tâche, il dit que ça ne devrait pas être considéré comme une corvée (par les autres, j’imagine). C’est passer à côté des implications patriarcales derrière ce genre de tâches. Il a aussi dit que les personnes qui travaillent en extérieur n’ont pas forcément à les faire… Qui travaille majoritairement en extérieur ? Les hommes ! On reproduit une nouvelle fois la division du travail genré, super. Il dit que c’était quand même relativement mixte, moi je dis : à voir. L’auteur ne comprend pas que tout le monde doit s’y mettre alors qu’il y a des tâches aussi pénibles qui ne sont pas faîtes par tout le monde. Il oublie quelque chose : elles ne sont pas toutes au même niveau de valorisation sociale ! Je vous laisse vous renseigner sur les tâches considérées comme « féminines » et celles considérées comme « masculines »…

Après, Jérémie Lefranc a dit qu’ils ne s’y connaissaient que piètrement concernant la théorie… Je confirme ! Parce que pour nous, les femmes, ce n’est pas que de la théorie…

Un truc qui est incompréhensible pour moi, et qui se retrouve dans énormément d’ouvrages écolos ou sur la résilience en autonomie, c’est l’hostilité à la modernité, la volonté de faire comme avant… Alors que là, dans l’exemple de ce livre, il parlait d’amener du fourrage pour leurs animaux avec un tracteur ? Je ne comprends pas cette contradiction, surtout que ce n’est pas bien grave en soi de le faire, ça ne va pas remettre en question leurs valeurs à part pour les personnes de mauvaise foi.

Malgré mes quelques critiques, c’est un livre que j’ai pris beaucoup de plaisir à lire, c’était très intéressant.

Faire (l’)école (Collectif Les archéologues d’un chemin de traverse)

Ce livre a été très intéressant et dans le même temps, j’ai aussi été dans une certaine confusion. Les écoles alternatives, la volonté d’apporter quelque chose de différent aux jeunes qui sont mal à l’aise dans l’Éducation Nationale, ne sont pas des sujets sur lequel je m’y connais, est-ce ça qui a aussi empêché une idéalisation du projet ? Rien n’est moins sûr, ça aurait justement pu empêcher la prise de recul. De plus, j’ai trouvé que la description du projet était franche, comme le récit de Cravirola. Ce point a sûrement plus joué que le précédent.

Revenons un peu plus sur ce que raconte ce livre. Faire (l’)école, c’est le récit d’un projet d’un collège associatif dans la Montagne limousine, en Creuse plus exactement. Le livre raconte assez bien les choses, ce qui fait que je n’ai aucune question finale sur ce qu’ils ont fait. Ce « collège asso », comme ils l’appellent, a duré trois ans. Il a déménagé deux fois (Saint-Martin-Château, La Villedieu, et un autre lieu à Lachaud pour certaines activités). Un autre obstacle, en début de première année, a aussi fait qu’ils n’ont pu commencer officiellement dans le bâtiment prévu à la base. Il y avait à peu près une dizaine d’adolescents chaque jour, mais il y en avait en fait plus. Certains ne venaient pas tous les jours.

Je sais que certain.e.s vont grincer des dents si je leur dis qu’il y a une préface de Laurence de Cock (oui, les personnes racisées militantes ne l’apprécient pas, et on comprend pourquoi). Je n’étais pas super enthousiaste non plus mais je me suis dit que ce n’était pas elle qui écrivait le livre, donc j’ai pu passer outre. Je préfère quand même prévenir, on ne sait jamais, à chacun ses sensibilités (sauter la lecture de sa préface me paraît être une bonne solution).

Ce livre est très bien structuré. Au début, le premier chapitre parle de comment ce projet s’est créé et construit. Du coup, on voit aussi comment se sont formées les discussions, quelles stratégies ont été utilisées pour donner la parole à tout le monde (d’autres choses à ce propos seront précisées dans un autre chapitre). Tout ce temps de préparation a duré un an. Les personnes impliquées dans ce projet ne se connaissent pas, ou peu. Les obstacles du rectorat ont pas mal fait traîner le projet : l’école a officiellement commencé en novembre dans le local prévu (les autorisations ont mis du temps à arriver, la volonté de sabotage du projet n’est même pas dissimulée selon moi), mais elle a illégalement commencé dans une maison prêtée pour l’occasion.

Au niveau des financements, ça se jouait avec peu. Les adultes qui composent le projet proposaient aux parents (dont certains étaient aussi partie prenante de cette entreprise) de payer entre 50 et 100€ par an. Pour le reste, il était question de se baser sur des dons, de la récup, etc. Bref, de se débrouiller. Il y avait un réel souhait que ce soit accessible au plus de monde possible et qu’on s’éloigne de l’idée qu’une école privée est forcément une école de riches.

J’ai trouvé cette partie un peu longue mais ça venait surtout de mon impatience à en savoir plus sur les ateliers proposés aux jeunes : exploration locale, mathématiques (mais plus appliquées en pratique), roman-photo, écriture, conception manuelle, philosophie, théâtre, lutte, etc. La troisième année, ils savaient déjà que ce serait la dernière année, c’était donc parfois plus scolaire pour permettre une passerelle pour celles et ceux qui souhaitaient rejoindre l’Éducation Nationale par la suite, au grand regret des enfants qui aimaient plus la liberté et l’intérêt qu’ils pouvaient avoir auparavant.

Ils ont aussi parlé de leur organisation (maître mot), parfois au point de croire qu’ils en faisaient trop et que ça leur rappelait la bureaucratie de la société, celle qu’ils détestent et dont ils essayent de combattre le système avec cette école en ne la laissant pas y entrer. A mes yeux, ce n’est qu’une impression : l’organisation est essentielle. La bureaucratie y rajoute une touche de rigidité que s’efforcent de ne surtout pas utiliser les participants au projet. Ils font un schéma explicatif de ce qu’ils ont mis en place en plus des explications écrites (donner la parole à tout le monde, ne pas concentrer le pouvoir décisionnaire entre quelques mains), ça apporte une plus-value à l’éclairage. C’était intéressant de voir certaines stratégies pour prendre en compte l’intégralité d’un groupe, ça sera intéressant à développer pour moi plus tard.

Avant ça, ils ont aussi abordé le sujet des pédagogies, mais comme je n’y connais rien sur le sujet (je ne connais que de nom : Montessori, Freinet, Steiner, l’école du 3ème type…), je n’ai pas de recul dessus et je ne peux pas dire grand-chose. Je peux émettre certains doutes mais me contenter du peu que je sais me paraît hasardeux.

Bien sûr, il y a eu des divergences. La principale était finalement la plus importante car il s’agissait de ce qu’ils allaient faire : un collège alternatif ou une alternative au collège ? Les esprits étaient divisés sur ce sujet et ça a influencé le travail de certaines personnes, qui ne savaient pas vraiment sur quel pied danser et en ressortaient frustrés. De plus, les personnes impliquées dans ce collège n’avaient pas la force de continuer sans pouvoir se faire relayer à un moment ou à un autre. Ils travaillaient gratuitement pour cette école et avaient souvent d’autres activités à côté. Le sujet du salariat a été abordé mais n’a pas été retenu. C’est cette absence de relai qui a amené le collège à fermer.

On retrouve une partie de ces questionnements dans la partie « Les adultes ». Dans la partie « Les jeunes », c’était très intéressant d’avoir l’avis des élèves qui ont reçu cette éducation qui sort des normes. Globalement, ils en ont des souvenirs heureux, sauf une qui a été en conflit avec un autre, qui l’a très mal vécu et estime ne pas avoir été assez soutenue. Pourtant, des outils avaient été mis en place, je regrette qu’ils ne sachent toujours pas ce qu’ils auraient dû faire. Pour le peu qu’on en sait, ce n’était pas du harcèlement, sujet sensible pour moi et sur lequel je n’ai pu m’empêcher de me poser des questions, mais des élèves qui ont eu un parcours en école classique et qui l’ont été ont été soulagés d’être au collège asso. La motivation de venir dans ce collège n’était pas la même pour chaque enfant, ce qui a pu créer des frictions. Cependant, ils ont pu apprécier une certaine liberté de ton.

La suite a évoqué le fait de devoir lutter contre la société et ses exigences en matière d’éducation mais à la sauce EN, le parcours en trois ans du collège asso, des témoignages récents des jeunes qui ont fait partie de l’aventure (début 2019). Ces derniers retours sont très intéressants, ils parlent avec recul de ce qu’ils ont vécu, ce que ça leur a apporté, de leur parcours scolaire jusque-là (note : ça n’a pas empêché les grandes études pour certains, contrairement à ce que craignaient certains).


Ces deux livres ont été très instructifs, ils permettent d’éveiller une ouverture d’esprit qu’on n’avait peut-être pas et ça n’a pas empêché mon esprit critique de bosser un peu. D’ailleurs…

Dans Faire (l’)école, ils abordent le problème, en sont conscients, ce que je n’ai pas tellement vu dans Cravirola. Oui, le système capitaliste de notre société a complètement été un problème dans les deux cas. Dans le cas du collège asso, ça s’est joué au niveau de la bureaucratie, des valeurs de l’Éducation Nationale, du système qui les oblige à avoir un revenu et à ne pas vraiment pouvoir se consacrer à ce projet (même si je pense que le lieu géographique était un facteur aussi).

En ce qui concerne la coopérative, j’ai été très étonnée que ça n’ait pas été évoqué de façon directe par l’auteur car il est clair que ça a largement influencé la direction de ce projet. Le revenu avait une part importante dans le choix de leurs activités, dans l’orientation de leurs projets : aurait-ce été le cas si on ne vivait pas dans ce monde-là ? Rien n’est moins sûr. Ça les aurait clairement délesté d’un poids si Cravirola n’avait pas été influencé par ce fait. De plus, ils auraient pu réfléchir à la nécessité de l’élevage, de la fromagerie… Tout bénef’ quand on a des opinions antispécistes.

Encore un autre point et j’arrête : Jérémie Lefranc a la franchise de reconnaître que l’aventure Cravirola n’est pas pour tout le monde. Et dans cette situation, il ne s’agit pas que des personnes handicapées : des personnes valides peuvent aussi avoir du mal à supporter le rythme, les conditions de vie. N’oublions pas qu’on est habitué à un certain confort dans le monde occidental… J’aurais aimé que l’auteur appuie plus sur le fait que le projet de la coopérative n’est pas accessible aux personnes handicapées, et pas en restant vague, même s’ils ont fait des efforts pour les visiteurs sur leur deuxième et dernier lieu d’activité.

Cette question n’est pas envisagée dans Faire (l’)école. Pourtant, à cause des conditions précaires dans lesquels ils exerçaient, le collège n’était pas accessible aux élèves handicapés physiques et mentaux.

Mais dans les deux situations, il faut reconnaître que ce manque d’accessibilité aurait pu sûrement être (en partie seulement) résolu si on ne vivait pas dans un monde validiste et capitaliste. Je ne leur mets pas tout sur le dos, ils ne pouvaient pas des masses agir sur ce point, ce qui ne les empêchaient pas forcément de le déplorer, juste d’y penser, dans leurs écrits.

Bref, j’ai beaucoup aimé ces récits, c’était inédit pour moi. Si le sujet vous intrigue, ça peut être une bonne porte d’entrée ! C’est accessible, fluide à lire et comme je l’avais déjà dit avant, c’est très bien structuré. Personnellement, je n’ai pas eu énormément de questions à la fin de ces ouvrages, juste l’envie de développer mes connaissances sur certains sujets.

J’en suis ressortie avec la certitude que ce genre de projets se travaille continuellement, qu’ils ne peuvent rester statiques et qu’y accueillir de nouvelles personnes pour apporter de nouvelles idées est essentiel. Si c’est bien accueilli par les personnes de base, ça peut être vraiment prometteur, malgré les difficultés et les obstacles extérieurs.

2 réflexions sur “Deux livres relatant des expériences alternatives

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