La terreur féministe, d’Irene – les livres féministes #26

Ce livre est un peu particulier. Il a été auto-édité par @irenevrose sur Instagram et ne compte pas le rééditer tout de suite. Toutefois, j’espère qu’il trouvera preneur chez un éditeur car ce livre est important (et puis j’aimerais que vous puissiez lire un livre que je chronique quand même). J’apprends la veille au soir de la publication de cet article que les éditions Divergences vont l’éditer !

Le titre du livre peut paraître assez choquant, il fait écho à une expression banalisée par la revue Causeur, et bien plus récemment par Valeurs actuelles. Mais la « terreur féministe » n’existe pas tout à fait selon ce qu’ils imaginent. Bien sûr que le féminisme est effrayant pour les réactionnaires, il a pour but de faire effondrer le système patriarcal. Est-il aussi violent qu’ils le prétendent ?

Bah… Qu’entend-on par violence ? Il l’est nécessairement socialement, vu qu’il tente de remettre en cause le système établi et reconnu par tous. Violent physiquement, bah… Oui, ça peut parfois arriver. Mais ce n’est pas ce que l’on croit.

Le féminisme n’a-t-il vraiment jamais tué personne ? Est-il authentiquement pacifique ? Et surtout, faut-il brandir cette non-violence supposée comme valeur suprême ? Devons-nous perdre du temps à montrer patte blanche et à tenter de convaincre le monde de notre gentillesse et de notre inoffensivité ?

Que se passerait-il si la Terreur féministe devenait réelle ? Si les hommes commençaient vraiment à avoir peur ? Une peur intense, profonde, viscérale. Puisque la raison, l’empathie et la honte ne permettent pas de mettre fin à la violence misogyne, à l’oppression patriarcale, aux viols, aux agressions sexuelles et aux féminicides, la seule issue pourrait être de susciter la crainte.

Oui, alors dit comme ça, si vous n’y connaissez rien à ce qu’implique le système patriarcal et sa violence (qui est légitimisée), vous allez sûrement rejoindre l’avis des crétins réacs qui gueulent que ce sont eux les victimes (triple lol). Mais en fait, c’est plus compliqué que ça.

Irene (prononcer Iréné, à l’espagnol, quoi) nous présente de nombreux exemples de femmes qui ont été violentes, et ce qu’on retrouve très souvent, c’est la légitime défense ou l’envie de se faire entendre face aux œillères qui sont portées consciemment. Alors, elle est où la violence parallèle à celle de la misogynie ?

Beaucoup de chapitres portent le nom des femmes que l’autrice va illustrer. Pas « illustrer » dans le sens de dessiner : « illustrer » dans le sens où elle va décrire la violence misogyne à laquelle elles ont dû faire face. Vous savez, la violence légitime contre laquelle on ne doit rien faire parce que c’est contre la loi, qui existe pour défendre, consciemment ou inconsciemment, les rouages du patriarcat. Irene nous rappelle qu’on a le droit de se défendre et que parfois (c’est une question de vie ou de mort), il faut en passer par une réplique tout aussi violente pour cela.

Au début, elle nous parle de cette peintre de la fin du XVIème siècle tombée dans l’oubli, Artemisia Gentileschi, qui est certes très douée… mais qui a aussi peint des scènes de violence de femmes envers des hommes. Ces scènes ont déjà préexisté dans des récits (non-écrites par des femmes bien évidemment) et elles ont été peintes par des hommes mais à travers un regard masculin, donc souvent, les violences de ces scènes sont nuancées, minorées (montrer que les femmes peuvent l’être, ah ça non). Ça n’a pas été son cas (elle les a peints crûment) et en plus de l’oubli dans lequel les artistes féminines de ces époques lointaines ont été plongées, ça n’a pas dû jouer en sa faveur.

Je ne vais pas tout dévoiler : elle parle d’un personnage de fiction que toutes les femmes, même moi qui n’ait pas aimé le premier tome, ont kiffé, et qui est une représentation même d’une femme qui sort des codes imposés par les hommes.

Le plus frappant (et pourtant le plus nécessaire !), ça a été quand elle a parlé de ces femmes violentées qui ont été violentes pour se défendre ou menacées de l’être.

Le cas qui m’a rappelé le mien sur un autre versant, ça a été celui de sa grand-mère. Je ne vais pas raconter tout ce qu’elle a pu faire mais le fait qu’elle n’ait pas hésité à frapper les connards qui agressaient les femmes sexuellement au cinéma, ça m’a rappelé que parfois, je frappais aussi pour me défendre de mes harceleurs scolaires (avec beaucoup moins de succès me concernant). Et en effet, c’est forcément essentiel de faire ça, ça m’a paru complètement normal. Jamais (je m’adresse aux hommes) vous ne vous laisseriez soumettre comme ça, à la bonne volonté de quelqu’un d’autre qui a décidé de faire de vous son jouet avec lequel il peut tout faire. Jamais (je m’adresse aux femmes) on ne doit se laisser marcher sur les pieds comme ça, il faut faire comprendre dès le début que la domination, ça va être un cheminement plus compliqué pour eux, que ça ne va pas se faire de façon aussi logique et limpide qu’ils ne le pensent. Ils sont persuadés qu’avec le patriarcat, ça va être facile, que la société est de leur côté (c’est vrai), mais nous disons non au patriarcat. Nous leur disons non à eux et leur violence, le plus possible selon nos moyens, notre situation.

Et si ça passe par un acte dramatique… Ça peut se comprendre. L’exemple que relève l’autrice dans son livre, celui d’Ana Orantes, qui a raconté publiquement ses décennies de calvaire avec son ex-mari, et on l’a obligé à habiter au-dessus de chez lui… Je vous laisse deviner que c’était facile pour lui de se venger d’elle, il l’a tué. On doit tendre l’autre joue sans arrêt ? On doit attendre la justice, qui fait toujours très peu pour les femmes, voire rien ? On doit mourir sans trop protester parce que la loi (patriarcale) a décidé qu’on était des quantités négligeables et qu’il n’y avait d’urgence pour rien nous concernant ?

Jacqueline Sauvage en avait décidé autrement, rappelez-vous. Elle n’en pouvait plus de se faire battre, de se faire violer depuis plus de quarante ans, elle l’a tué, comme ça. D’abord condamnée à 10 ans de prison, elle a ensuite été graciée par l’ancien président français, François Hollande. La majorité des hommes disait vouloir la condamner. La majorité des femmes la soutenait. Ça en dit long, je trouve…

Mais ce n’est pas fini. Irene nous parle aussi de la violence utilisée comme stratégie politique. Les suffragettes britanniques en savent quelque chose. Que faire lorsqu’on n’est pas écouté et que notre vie en dépend ? Baaah… Se faire remarquer par la violence des actions. Tout peinturlurer. Briser des vitres. Poser des bombes (qui n’ont fait aucun mort, contrairement à celles des masculinistes). Il y aura d’autres exemples que celui-là. Je mentionne celui-ci car il sonne peut-être plus à vos oreilles. Vous n’avez pas fini d’en apprendre (oui, en une petite centaine de pages, tout à fait).

L’autrice nous montre dans ce livre que la violence n’est pas toujours synonyme de mort, mais que parfois, elle l’est, et est tout aussi légitime que la violence patriarcale, admise par tous et qui a aussi ce genre de conclusion sans être punie (ou si peu) la majorité du temps. La violence prend diverses formes et ne peut pas être réduite qu’à sa forme la plus extrême, et c’est un moyen comme un autre de lutter quand on a de la violence en face de soi.

C’est ceci que l’autrice exprime dans son livre accessible à tou·te·s. N’ayez pas peur du qu’en dira-t-on sexiste. Votre vie vaut plus que ça. Difficile de désapprendre la douceur qu’on nous a souvent inculquée (et que beaucoup d’hommes prennent pour acquise de notre part) mais on peut y arriver. C’est son message et c’est important.

10 réflexions sur “La terreur féministe, d’Irene – les livres féministes #26

  1. J’ai souvent l’impression que tu défini le patriarcat comme étant quelque chose de complètement réfléchi et que l’on entretien consciemment. Même si c’était encore vrai a une époque et que ça l’est encore chez certains (que l’on appelle misogynie.), la plupart des hommes n’ont pas conscience de faire preuve de sexisme.

    C’est même ça le véritable problème de nos sociétés patriarcal: on est coupable d’un crime que l’on ignore si on n’est pas sensibilisé à la cause. (La question étant donc: plutôt que d’écrire des livres au sujet du féminisme dont le public visé est la femme, ne faudrait il pas en écrire pour les hommes ? Je sais qu’il en existe mais on entend peu parler même par les groupes féministes.) On se croit même légitime d’être une ordure avec les femmes. (On peut citer plein d’arguments stupides pour se faire.)

    Je ne sais pas pourquoi mais je sens souvent comme une forme de haine (plus ou moins forte) vis a vis des hommes dans la plupart des œuvres féministes (au moins dans la plupart que tu couvre dans tes chroniques.) et que tu leur accorde de la légitimité sous seul prétexte que c’est nous les méchant. Si la chose était si simple ce serait facile a résoudre.

    Je crois que le féminisme mérite d’être entendu par tous et malheureusement ceux et celles qui le porte a l’opinion publique sont souvent intéressé d’une façon ou d’une autre. Je doute que par un jour paisible les femmes gagnent plus de droits. (J’ai tendance a croire que vous allez les perdre avec la montée en puissance des traditionalistes.)

    Bref je peux sembler négatif dans mon commentaire mais disons plutôt que je suis plus tempéré que toi. ;P

    J’espère qu’on aura l’occasion d’en rediscuter.

    Aimé par 1 personne

    • Je sais qui c’est 😛

      Non, le patriarcat n’est pas réfléchi (dans le lointain passé, on ne sait pas mais je ne pense pas non plus, ça s’est fait probablement progressivement)

      Et contrairement à toi, je pense qu’ils en sont plus ou moins conscients. Il y a bien évidemment des formes différentes de sexisme/misogynie (entre le mec qui bat sa femme et celui qui se permet de prendre la parole tout le temps et de couper la parole systématiquement aux femmes – de toute façon, c’est un homme, donc il est plus crédible par définition), mais derrière tout ça, il y a des privilèges. Et même si c’est plus ou moins inconscients chez certains, la levée de boucliers qu’on voit pour des trucs minimes me fait dire que même si la majorité des hommes ne se disent pas « Oulala, mes privilèges d’hommes ! », dans le fond, je pense qu’ils savent où ça va les mener. Quand une féministe dit que les hommes n’ont rien à perdre à être féministes, c »est faux, c’est un mensonge. Plus le privilège d’avoir une sanction moindre, voire carrément impuni, quand on bat ou viole une femme. Plus le privilège de pouvoir hausser sa valeur par rapport à celle d’une femme en fonction de son genre, d’être cru systématiquement face à une femme, même si on a tort. Plus le privilège du plafond de verre qui leur permet d’écarter de potentielles concurrentes. Plus le privilège d’une éducation genrée qui va les avantager face à 50% de la population qui sera éduquée pour l’inverse. La liste est non exhaustive mais je pense que tu as compris.

      Il n’y a pas forcément besoin d’un livre adressé spécifiquement aux hommes, mais ça peut sûrement bien aiguiller. Je l’ai pas encore lu mais il y a « Le sexisme, une affaire d’hommes » de Valérie Rey-Robert (je sais pas ce qu’il donne, je l’ai mais je l’ai pas encore lu) et aussi le podcast « Les couilles sur la table » (un livre a d’ailleurs été publié).

      Je pense que la « haine » que tu ressens, c’est la frustration qu’on peut (que j’ai) avoir face à la violence des hommes, et en particulier face aux hommes qui disent « J’ai rien fait, c’est triste mais ça ne me concerne pas ». Et en plus de ça, on est rarement cru, on arrête pas de nous dire « pourquoi t’as fait ci, pourquoi t’as pas fait ça » alors que très souvent, réagir peut entraîner l’escalade d’une situation selon l’homme en face.

      Quand tu dis qu’on va perdre nos droits à cause des traditionalistes… C’est une possibilité mais on va se battre. Le problème, c’est que les féministes sont diabolisées, les médias sont loin d’être de notre côté mais pour excuser les réactionnaires, là y a du monde (plus d’audimat aussi…). Je parle des médias français surtout, à l’étranger, il y a les mêmes problématiques mais je connais moins, il y a des pays où c’est pire, d’autres non.

      Tu es plus modéré parce que tu en sais moins que moi, c’est tout 😛

      Oui, j’espère aussi qu’on pourra en rediscuter ! C’est un très vaste sujet.

      Aimé par 1 personne

  2. Wahouuu il a l’air passionnant ! J’ai raté la campagne de financement, merci pour cette bonne nouvelle de la réédition !
    Ce que tu en dis résonne beaucoup avec un livre que j’ai lu tout dernièrement, Une théorie féministe de la violence de Françoise Vergès. Elle parle aussi de violence, mais elle la considère comme un produit du système patriarcal, à surmonter pour ne pas reproduire de domination (je schématise beaucoup ^^)
    Je ne sais pas encore comment je me positionne : j’entends ses arguments, mais c’est beaucoup plus tentant de répondre à la violence du patriarcat par une terreur féministe. De sortir de cette douceur qu’on nous a inculqué, comme tu dis, et d’exprimer notre colère.

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