King Kong Théorie, de Virginie Despentes – les livres féministes #5

Je reviens pour cette série sur les livres féministes avec… Non, non, pas Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir, non, toujours pas, non. Pour cette fois-ci, ce sera un livre contemporain, publié en 2006, donc encore largement actuel.

king-kong théorie-coverVirginie Despentes est plutôt connue pour son franc-parler assez cru, et bien que King Kong Théorie soit le seul que j’ai lu de cette auteure, je peux confirmer ce point. Ne vous attendez pas à licornes et paillettes, à douceur et mots tournés sept fois dans la bouche avant d’être vomi sur le papier, ce n’est pas du tout le style de Virginie Despentes. Elle vous balance ce qu’elle a à dire de la façon dont elle a envie de le dire. Et non, ce n’est pas vulgaire, contrairement à ce que des critiques prétendent : ce qui est vulgaire pour vous, c’est qu’elle dise une vérité qui vous dérange. (et pim !)

Car il est effectivement question de cela : Virginie Despentes n’a pas la langue dans sa poche, comme en témoigne cet extrait, qui est tout simplement le premier paragraphe de l’introduction :

J’écris de chez les moches, pour les moches, les vieilles, les camionneuses, les frigides, les mal baisées, les imbaisables, les hystériques, les tarées, toutes les exclues du grand marché à la bonne meuf. Et je commence par là pour que les choses soient claires : je ne m’excuse de rien, je ne viens pas me plaindre. Je n’échangerais ma place contre aucune autre, parce qu’être Virginie Despentes me semble être une affaire plus intéressante à mener que n’importe quelle autre affaire.

Rien qu’avec ça, elle nous démontre sa volonté de s’adresser aux femmes oubliées et méprisées, et je dois admettre que ça a été assez libérateur de mon côté. Ce paragraphe nous montre aussi une certaine confiance en soi que je lui envie. L’introduction en entier met les points sur les i sur ce qu’elle pense de la fameuse « féminité » qu’on doit toutes atteindre, sur ces pressions qu’on vit, en faisant partager ses observations à travers sa vie personnelle.

Mais ne croyez pas qu’elle va en rester là. A mes yeux, l’introduction n’est que la base. Si vous en êtes seulement à l’égalité salariale et au harcèlement de rue, vous allez tomber de haut avec les sujets dont elle parle, avec cette verve dont je parlais précédemment. Et le mépris envers les femmes et leur rôle prédéfini vont vous paraître encore plus forts que jamais.

Les trois principaux sujets qu’elle aborde sont : le viol, la prostitution et la pornographie. Des sujets qui sont généralement assez polémiques, avec beaucoup de mauvaise foi et de déni en général. Virginie Despentes a vécu, directement ou non, ces trois expériences. Il est donc difficile d’ignorer ses propos, ce qu’elle en a tiré et ce qu’elle a à en dire. On n’est pas obligé d’être d’accord avec tout (j’ai personnellement fait la moue durant une ou deux de ses analyses que je ne partage pas) mais on ne peut ignorer que ce livre nous fait indéniablement réfléchir sur des points où on pensait détenir une certaine vérité, et puis en fait, baaah… Non.

En clair, cet essai est une sorte de claque dans la tronche et si on y reste hermétiques, c’est qu’on peut aussi en conclure que notre orgueil est peut-être trop élevé. Encore une fois, je ne dis pas qu’il faut être d’accord avec tout. Mais Virginie Despentes nous livre un témoignage parmi tant d’autres, des réflexions qui vont très probablement apporter des nuances dans vos raisonnements. Vous allez comprendre que ces sujets-là sont à la fois plus simples et plus complexes qu’ils en ont l’air et qu’il faut aller plus loin, pousser sa réflexion, être conscient que ce qu’on pense est souvent limité et qu’il faut remettre en question des choses qui nous semblent être de l’ordre de l’acquis.

Parmi tant d’autres, un passage sur la prostitution qui m’a fait réfléchir :

Je ne suis pas en train d’affirmer que dans n’importe quelles conditions et pour n’importe quelle femme ce type de travail est anodin. Mais le monde économique aujourd’hui étant ce qu’il est, c’est-à-dire une guerre froide et impitoyable, interdire l’exercice de la prostitution dans un cadre légal adéquat, c’est interdire spécifiquement à la classe féminine de s’enrichir, de tirer profit de sa propre stigmatisation.

Alors, vous avez peut-être froncé les sourcils en lisant ça, mais le propos est bien évidemment plus développé que ça. (et je n’écris pas cette chronique pour rien, c’est bien pour vous amener à lire ce livre, mine de rien) Personnellement, la prostitution est un sujet sur lequel je n’arrive pas à établir de conclusion définitive car tout ceci me paraît d’une extrême complexité. Donc, quand j’entends les pro-abolition et les pro-prostitution parler, je soupire toujours d’exaspération car on a à chaque fois leur vision des choses, en tout point opposées et ça me gonfle pas mal de n’y voir strictement aucune nuance, les deux camps se renvoyant leurs arguments dos à dos. Aucun camp ne prend en compte les réalités de l’autre et ça me semble voué à l’échec. Au départ, j’étais plutôt pro-abolition, le discours majoritaire étant celui-ci dans les médias et au sein des différents gouvernements, qui affichaient sur le sujet de l’indifférence, voire un zèle étrange contre cette profession dans le pire des cas.  Si Despentes ne m’a pas convaincue d’être une pro-prostitution pure et dure genre là, maintenant, tout de suite, elle a eu le mérite de me faire réfléchir et de me faire changer d’avis sur la question, qui reste un débat assez fermé. (et vu notre dernière campagne présidentielle, on n’est pas prêts de parler des droits des femmes, et de la prostitution encore moins)

On pourrait aussi croire qu’elle doit cracher sur les hommes de manière franchement pas sympathique. Elle ne mâche pas ses mots et n’épargne personne, effectivement. Mais paradoxalement, je crois que c’est un des rares livres où je vois quelqu’un en parler de manière juste. Rangez vos accusations de misandrie au placard, car on n’y est pas du tout. Elle n’y met pas les formes, mais parle aussi de vous, les hommes, en n’ignorant pas certaines de vos difficultés. Elle les prend en compte dans ses raisonnements, tout en ne vous laissant pas l’occasion de vous lamenter en nous oubliant. En lisant cet essai, vous allez comprendre pourquoi.

Le féminisme est une aventure collective, pour les femmes, pour les hommes, et pour les autres. Une révolution, bien en marche. Une vision du monde, un choix. Il ne s’agit pas d’opposer les petits avantages des femmes aux petits acquis des hommes, mais bien de tout foutre en l’air.

Vous ne vous y attendiez pas, hein ?

On comprend donc que son but n’est pas « d’émasculer les hommes », comme on peut souvent trouver cette généralisation un peu partout, mais de bouleverser les codes imposés à chaque sexe. Et puis il fait à peine 150 pages, donc vous n’aurez pas droit à un long manifeste. Dans le développement de ma réflexion féministe, ce livre a été mine de rien un pilier, une révélation essentielle. Il m’a permis de sortir de mes acquis et j’espère qu’il en sera aussi de même pour vous.

Ah, et aussi : ce titre ne porte pas le nom de « King Kong » pour rien. Mais l’auteure vous en parlera mieux que moi. 😉

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19 réflexions sur “King Kong Théorie, de Virginie Despentes – les livres féministes #5

  1. Oh que tu m’as donné envie de le lire tout de suite. Malheureusement on ne l’a pas à la médiathèque mais je sens que c’est le genre d’ouvrage que j’ai envie de posséder pour surligner des passages, corner des pages et le relire à souhaits.

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  2. J’en entends tellement parler en ce moment de King Kong théorie que j’ai vraiment envie de le lire, parce que tu donnes tous les éléments pour le lire d’ailleurs et on ne peut que sauter dessus. La condition féminine m’intéresse aussi grandement du coup c’est avec plaisir que je vais courir en librairie me l’acheter.

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  3. Très belle chronique ! Ce qui m’a le plus troublé c’est le passage sur le viol. Elle l’évoque comme un risque à prendre pour être complétement libre (sortir la nuit, faire du stop…). C’est un livre important je pense.
    Si tu veux lire autre chose d’elle je te conseille Vernon Subutex (2 tomes et un à paraitre), c’est très fort.

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    • Oui, le passage sur le viol m’avait beaucoup surprise aussi. Je pense que ça dépend du ressenti de chacun.e face au viol, je ne suis pas sûre d pouvoir réagir ainsi si ça m’arrivait, mais c’est bien qu’elle en parle, ça peut aider des victimes. 🙂
      Et merci pour le conseil, depuis le temps que je le vois en librairie !

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  4. J’aimais beaucoup ses livres quand j’étais au lycée, mais depuis, je n’ai jamais eu envie d’en relire. Je vais toutefois noter celui-là qui me semble très intéressant. D’autant plus qu’elle y évoque des sujets sur lesquels je suis partagée. Comme la prostitution, au sujet de laquelle je suis totalement d’accord avec ce que tu dis sur les pro-abolition et les pro-prostitution.

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