La servante écarlate, de Margaret Atwood

la-servante-écarlate-coverQuatrième de couverture

Dans un futur peut-être proche, dans des lieux qui semblent familiers, l’Ordre a été restauré. L’Etat, avec le soutien de sa milice d’Anges noirs, applique à la lettre les préceptes d’un Evangile revisité. Dans cette société régie par l’oppression, sous couvert de protéger les femmes, la maternité est réservée à la caste des Servantes, tout de rouge vêtues. L’une d’elle raconte son quotidien de douleur, d’angoisse et de soumission. Son seul refuge, ce sont les souvenirs d’une vie révolue, d’un temps où elle était libre, où elle avait encore un nom. Une œuvre d’une grande force, qui se fait tour à tour pamphlet contre les fanatismes, apologie des droits de la femme et éloge du bonheur présent.

Critique

Oui, oui, oui, je sais ce que vous vous dîtes : « Encore un article sur ce livre, ça commence à bien faire… », oui, bah je l’avais dans ma PAL bien avant que la série ne soit diffusée, alors ça va, hein ! (Livraddict me dit que je l’ai rajouté dans ma bibliothèque le 8 février 2017, c’est une preuve !)

Bref, de toute façon, je me devais de le lire.

On suit l’histoire de Defred (ce n’est pas son vrai nom et on ne le connaîtra d’ailleurs jamais), nom qui signifie qu’elle appartient à un dénommé Fred (« de Fred », donc, Of(/)fred dans la version originale), effaçant toute appartenance individuelle à elle-même, remplaçant son identité par une appartenance collective… Nom qui peut changer selon son propriétaire, car elle n’est peut-être pas destiné à appartenir au même maître sans arrêt. Mais quel est donc ce monde où une femme peut appartenir à un maître comme une esclave ?

Ce monde n’est autre que Gilead (vraisemblablement les anciens États-Unis), où l’ancien gouvernement a été renversé par un coup d’État et où les règles sont devenus beaucoup plus restrictives, surtout envers les femmes. Ces dernières sont divisées en trois principales branches (d’autres existent, comme les Tantes, mais sont un peu plus rares) : les Marthas, habillées en vert, qui sont des domestiques, les Épouses, vêtues de bleu, qui… portent bien leur nom, et les Servantes écarlates, portant des robes rouges assez larges, qui sont présentes pour la reproduction, qualité rare dans ce pays. Comment les femmes en sont-elles venues à devenir infertiles ? On ne sait pas vraiment… (d’ailleurs, elles ne sont pas les seules, mais vous connaissez le principe, s’il n’y a pas de bébé, c’est exclusivement la faute de la femme, bien entendu…)

L’histoire est donc centrée autour de Defred et de la maisonnée qu’elle sert. Son rôle est réduit à presque rien en-dehors de la Cérémonie, un doux euphémisme pour parler du « rituel » où le maître de Defred, en l’occurence le Commandant, couche avec elle pour créer la descendance, dont elle ne pourra jamais s’occuper car ce rôle-là revient à l’Épouse… D’ailleurs, cette Cérémonie est d’un malsain absolu, vous verrez pourquoi en lisant le roman, mais personnellement, ça m’a mis extraordinairement mal à l’aise.

Que se passe-t-il si elles ne parviennent pas à faire d’enfants et qu’elles ne sont ni des Marthas, ni des Épouses ? On les envoie aux Colonies, où le risque de mourir dans d’atroces souffrances est très grand car il s’agit de nettoyer les déchets radioactifs (entre autres tâches bien déplaisantes, mais de loin la plus dangereuse), ce qui nous donne une piste sur l’infertilité des habitants de Gilead…

Je ne l’ai pas mentionné mais je pense que vous avez compris que Gilead est une dictature. Une dictature où les femmes sont au service des hommes selon le rôle qu’on leur a attribué, mais pas seulement : des hommes se trouvent aussi au bas de l’échelle, ce qui n’enlève rien au schéma très patriarcal du système de gouvernance. Mais ils doivent faire preuve d’abstinence, au nom de la religion que le nouveau gouvernement prône comme étant la règle absolue. Le sexe est réduit à sa seule fonction reproductive.

Lors de ma lecture, j’ai d’ailleurs trouvé certains points intéressants. Le premier (et peut-être pas celui auxquels les lecteurs de cette histoire pensent spontanément), c’est la hiérarchie sociale qui reproduit les mêmes schémas « qu’avant » : les privilégiés établissent des règles pour les classes inférieures qu’ils ont eux-mêmes les moyens de contourner, et ne s’en privent d’ailleurs pas… Ça reste somme toute assez classique, pas tellement de surprise sur le système hiérarchique.

Le deuxième fait, c’est que la rébellion, même quand on pense être libre d’esprit, n’est pas si facile. A deux reprises, des personnages ont prouvé qu’elles pouvaient se contenter de quelques bénéfices, si elles pouvaient continuer à vivre… Ça a peut-être dû en irriter certains, mais c’est d’ailleurs en ça que j’ai trouvé le personnage de Defred assez intéressant : c’est une personne normale, qui n’a pas réellement le goût du risque et ça se ressent pas mal dans certaines de ses pensées ou de ses agissements… C’est d’ailleurs triste de penser que l’on n’est pas mieux, et c’est ce en quoi j’ai trouvé ce livre assez réaliste. Je trouve que ça peut amener à deux réflexions : celle de la fatalité (« on est comme ça, y a rien à faire ») et celle de l’optimisme (« on peut changer ça et faire en sorte d’agir mieux et pas selon nos réflexes primaires »). Je pense qu’il peut y avoir ces deux lectures, ce qui fait que deux lecteurs de ce livre risquent de ne pas être sur la même longueur d’ondes…

Enfin, c’est bien évidemment ce système patriarcal basé sur des règles antérieures toujours présentes dans la tête de certains, et cette participation passive de la majorité des gens, qui sont dénoncés. On voit que le monde d’avant était celui où les femmes étaient plus libres, elles pouvaient travailler et gagner de l’argent, coucher avec qui elles voulaient… (d’ailleurs, la narratrice s’en souvient très bien, vu qu’elle a grandi dans cet univers et qu’elle y a vécu son début de vie d’adulte aussi, le manque est donc palpable la concernant) Et il y a encore des gens pour dire que ça ne nous arrivera jamais à nous, c’est drôle, alors que c’est déjà arrivé dans le monde de notre réalité. Ce roman démontre (mais pas dans les détails, ce qui est bien dommage, la situation reste assez floue, c’est probablement un de ses défauts) comment les droits des femmes peuvent régresser, mais pas seulement : la société dans son ensemble est touchée, on remarque juste à quel point les femmes sont les premières et principales victimes d’un tel système. Le pire, ce qui m’a à la fois choquée mais pas surprise, c’est la réaction d’un homme, supposément pour les droits des femmes, lors des changements de statut progressifs des femmes (la narratrice venait de perdre son emploi et le droit d’avoir un compte bancaire) qui finalement, a répondu que ce n’était pas grave, qu’il la protègerait. Il voulait sûrement être bienveillant, mais c’était juste très paternaliste, sans compter notre droit à l’indépendance qui avait l’air de lui passer au-dessus… Si la narratrice était un peu blessée, elle s’est vite remise de cette remarque… Ça n’a pas été mon cas, je suis restée mortifiée. Pour moi, le sous-entendu est clair.

Bref, en-dehors de ça, les hommes de ce roman m’ont pas mal débectée… Les Épouses, malgré le fait que je trouvais beaucoup d’excuses à leur comportement, ne m’en ont pas semblé plus sympathiques. D’ailleurs, je n’ai pas ressenti tellement d’empathie envers les personnages, ce qui aurait pu être un défaut, mais qui n’a pas tellement influencé mon opinion sur cette lecture.

Un petit bémol concernant l’écriture : je suis tout à fait consciente que cette écriture froide est utilisée sciemment, pour créer une ambiance à la fois distante, mais aussi très proche, pour renforcer le réalisme de la situation. Mais le problème, c’est que parfois, ça marche, et parfois, ça ne marche pas, ça nous laisse juste indifférent. Cette dernière proposition est mon cas. Je sais que je ne pourrais pas vous dire que j’ai aimé l’écriture car ça n’a pas été le cas, je ne pourrais pas non plus prétendre l’inverse car je n’ai eu aucun mal à lire ce livre. Ça avait l’avantage d’être fluide et pas compliquée à comprendre. Mais l’écriture ne m’a pas marqué et je l’ai remarqué lors de passages qui sortaient du lot : c’est là où j’ai réalisé que l’écriture m’avait laissé de marbre jusqu’à présent. Pourtant, il y a des livres utilisant ce procédé qui m’ont bien plus plu à ce niveau-là.

J’ai aussi une autre petite critique à faire : les moments où l’on revient en arrière pour voir le passé de la narratrice quand son ancien gouvernement était en place débarquaient parfois comme un cheveu sur la soupe et surprenait pas mal la fluidité de ma lecture qui ne s’y attendait pas.

Par contre, attention : ne vous attendez pas à une vue d’ensemble de ce régime. On suit seulement Defred, qui n’a pas un rôle très important dans la société, lors de son quotidien, parfois lors de ses quelques sorties. On peut largement comprendre ce qui se passe, mais seulement en surface, on ne voit absolument pas les rouages de ce qui se passe politiquement parlant, nous sommes plongés dans un brouillard incertain autant que la narratrice. De plus, aucune action n’est réellement présente.

J’ai donc trouvé ce livre très bien, mon indignation était au rendez-vous, comme prévu. De là à le mettre sur un piédestal, je ne sais pas trop… D’ailleurs, en-dehors de tous les avis très positifs que j’ai pu voir sur cette dystopie, une chronique détone pas mal, celle de Sarah, où elle explique en quoi elle a été déçue par ce supposé chef-d’œuvre. D’ailleurs, elle ne le trouve pas féministe, et selon Margaret Atwood elle-même dans la postface de mon édition, il ne l’est pas ! Je trouve quand même que cette histoire sert de mémo à celles et ceux qui auraient trop tendance à penser que tout est acquis. (mais selon un de mes points plus haut, ça ne le sera pas si la majorité des gens sont fatalistes)

Un livre à lire, je pense, et n’hésitez pas à me donner votre avis ! Avez-vous vu la série d’ailleurs ? Est-ce que la scène de la Cérémonie est aussi horrible que je le pense ?

 

 

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18 réflexions sur “La servante écarlate, de Margaret Atwood

  1. Ah ben on aurait presque pu en faire une lecture commune, je suis en plein dedans ! (J’ai lu la fameuse scène hier soir, baaaaaaaah). Pour l’écriture, je le lis en VO et je dois dire que son style me plaît beaucoup, je ne sais pas à quel point la traduction arrive à le retranscrire (y a plusieurs passages où je me suis déjà fait la réflexion que je saurais pas les transposer en français, mais bon c’est pas mon métier non plus)… Bref, je t’en dis plus quand je le finis !

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  2. Le style me laisse perplexe aussi, mais je ne peux affirmer que je n’aime pas !
    Ce qui est réussi par l’auteur, c’est que l’histoire nous dérange, et du coup nous force à nous interroger. Pour moi les non-dits, les faits à peine évoqués, confère un réalisme au roman : on n’explique pas parce qu’il n’y a pas de lecteur / ce n’est pas un livre c’est la réalité…
    Je ne le vois pas moi non plus comme un roman féministe, et ça me rassure que tu le penses aussi.
    En tout cas j’ai réalisé avec ce livre que j’aime vraiment la dimension politique des romans d’anticipation.
    Et bravo pour cet article.
    À plus !

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    • Oui, je te comprends, le livre reste agréable à lire, mais je n’ai pas été charmée…
      Et pour le féminisme de l’oeuvre, j’avoue que sans être catégorique, je ne saurais même pas dire s’il l’est ou pas… En fait, il ne m’a pas laissé cette impression, même si je comprends aussi qu’on le considère comme tel… J’ai une position mitigée, aha.

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      • Comme tu le dis, il ne met pas en garde seulement les femmes, tout le monde aurait à y perdre, donc tout le monde doit être vigilant…
        Ps : je n’ai pas vu la série et ayant lu le livre / connaissant l’histoire- cérémonie ou pas – je n’ai pas envie de la regarder dans l’immédiat !

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  3. J’avais lu ce livre aussi, j’avais adoré même si la narration était vraiment sous forme passive. « Defred » est résignée et n’a pas trop d’espoir. L’atmosphère du livre était très étouffante, ça je m’en souviens. Le livre est-il féministe ? La question reste en débat, mais c’est certain que c’est une forme de dystopie qui prend bien en compte la position fragile des femmes dans les sociétés. D’ailleurs, dans le même genre il y a « only ever yours » (pas traduit malheureusement) mais qui pousse le vice en mettant en scène un monde futuriste qui créer des femmes seulement pour le plaisir des hommes. Pour moi, ça reste une lecture assez féministe car ça retranscrit vraiment du point de vu des femmes nos peurs que tout bascule.

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    • Je note le titre, ça a l’air intéressant ! (et encore plus glaçant que La Servante écarlate, ou c’est juste moi ?)
      Oui, est-ce que ce livre est féministe ou pas, ça pose question, et je suis assez indécise là-dessus… Ca soulève la question de « Est-ce qu’un livre féministe doit nécessairement montrer une révolte d’une ou des femmes, sous quelque forme que ce soit ? » et je n’y ai pas forcément de réponse…

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      • C’est la façon de procéder qui fait que le livre semble plus glaçant que La Servante écarlate, si j’ai bien compris (mon anglais n’est pas parfait), les femmes sont créer dans un laboratoire et conditionné ensuite à plaire à des homme. Ca ressemble à une version du « Meilleur des mondes » mais avec un aspect bien sexiste et patriarcale.

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  4. Ta chronique est super intéressante et je n’ai toujours pas passé le cap de lire ce roman qui pourtant ne pourrai que me plaire. Le fait d’en avoir tant entendu parler me réfrène sans doute un peu et c’est aussi un des romans préférés d’une de mes collègues ce qui me fait un peu peur. Ton avis positif mais nuancé me donne donc plus envie et m’effraie moins.

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  5. J’ai fait la bêtise de voir d’abord la série, ma PAL était trop grande je ne voulais pas l’agrandir, mais je regrette un peu ^^. Comme toi j’ai été mal à l’aise par la Cérémonie mais je pense que ça doit être pire en lecture car l’imagination peut aller très loin, mais visuellement c’était abject aussi. J’avais déjà lu que l’écriture était très froide et c’est logique mais j’ai certaines connaissances qui ont été rebuté par ça justement. En tout cas ça ne m’a pas dérangé de lire encore une autre chronique sur ce roman =) .

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    • Je ne sais toujours pas quoi penser de la Cérémonie dans la série avec ton commentaire, je crois que je vais continuer à l’éviter pour ne pas faire de cauchemars. xD
      En tout cas, c’est cool si tu ne fais pas (encore) d’overdose de chroniques sur ce livre. 😉 Si tu veux lire le bouquin un jour, attends encore quelques temps, il paraît que la série est très fidèle au livre.

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