Celui qui pourrait changer le monde, d’Aaron Swartz

Pour que je vous parle d’un livre avec un titre pareil, c’est que je l’ai adoré. Oui, il vaut mieux oublier cette proclamation prétentieuse et se contenter du contenu.

Aaron Swartz est connu, mais surtout dans un certain milieu : celui des ordinateurs, de la programmation, d’Internet. Il a participé à la création du flux RSS et des licences Creative Commons. Il est aussi un des cofondateurs du site Reddit (quand celui-ci est racheté par Condé Nast, il finit par quitter l’affaire en raison d’incompatibilité dans leurs visions).

Et en fait, on m’en avait surtout parlé pour ça, par des mecs un peu geek. Mais ce n’est pas tout le concernant.

Bon, il a aussi commencé tout ça à l’âge de 13 ans. Un petit génie, quoi (on dit qu’il était difficile à vivre mais parlons des gens « normaux » s’il-vous-plaît).

Il a beaucoup participé à la mobilisation contre la loi SOPA (Stop Online Piracy Act). D’ores et déjà, je pense que vous avez compris que c’était un activiste. Plus exactement, il l’a été concernant la culture libre, l’accès à l’information qui est un moyen pour lui d’émanciper, de développer une vraie démocratie et une justice digne de ce nom.

Il a aussi beaucoup écrit pour son blog, a contribué à un site avec certains écrits, a donné quelques interviews… Et ce livre dont je vous parle en rassemble quelques-uns. Il les rassemble par thématique : culture libre, ordinateurs, politique, médias, livres et culture et la non-scolarisation.

Tous ces textes sont très intéressants, amènent à la réflexion… et sont d’autant plus impressionnants que la plupart ont été écrits alors qu’il était mineur ! On dirait un adulte qui écrit pourtant ! (et encore, tous les adultes n’écrivent pas avec autant de lucidité et de clarté)

Il a rédigé sur des sujets variés comme je l’ai déjà dit en énumérant les catégories dans lesquelles sont rangées les articles, je vais un peu plus rentrer dans les détails ici : Wikipédia, le téléchargement, la collaboration de masse, le droit d’auteur, « publiez tard, publiez rarement » (pour nous, ça, les blogueurs), la programmation de certains codes, le fonctionnement des institutions de la démocratie, le centre et son utilité pour les conservateurs, la gauche, le fonctionnements des médias et leur propagande en faveur de tout ce qui est conservateur, le coût du journalisme d’investigation, la malhonnêteté intellectuelle, des recommandations de livres (genre ma wishlist avait besoin de ça…), l’apologie de la non-scolarisation, l’éducation par l’apprentissage, la pseudo-diversité intellectuelle selon les conservateurs, etc.

Ceux qui ont consacré une grande partie de leur temps à travailler au projet [Wikipédia] commencent à avoir le sentiment qu’ils devraient bénéficier de quelque chose en retour. Ils insistent sur le fait qu’avec tout ce travail accompli, ils méritent un travail officiel ou un titre spécial. Après tout, des tâches clairement définies ne seraient-elles pas une bonne chose pour tout le monde ?

Ainsi, la tendance est claire : plus de pouvoir, plus de personnes, plus de problèmes. Il ne s’agit pas là d’erreurs en série : c’est le système qui veut cela.

Il serait absurde d’affirmer que je suis totalement imperméable à de telles pressions. Après tout, je me suis porté candidat pour un siège au comité de direction de Wikipédia. Et il m’arrive de perdre le sommeil à la simple idée que je pourrais abuser de mon pouvoir.

Et cette liste est donc non exhaustive. Mais ça vous donne une idée des sujets qui le préoccupaient. Si vous lisez aussi entre les lignes, je pense que vous avez compris qu’il était de gauche. Mais genre de gauche, pas la gauche modérée. Parfois, j’ai eu l’impression que le mec avait été anarchiste ! Jamais il n’a précisé une telle inclination dans ses textes, ni pour quelque mouvement que ce soit. Mais je veux savoir, ouiiin. (n’empêche, la citation d’avant n’est pas hyper anar ?)

Le capitalisme n’avait qu’à bien se tenir ! Avant que le gouvernement ne lui colle un procès parce qu’il avait téléchargé illégalement des documents d’une bibliothèque payante en ligne (J-STOR) pour ne… rien en faire, et qu’il se suicide en 2013 à cause de la pression qu’il ressentait, notamment à cause du FBI (maintenant, vous savez pourquoi j’en parle au passé). Il était conscient du cynisme des entreprises, de leur main-mise sur le gouvernement américain. Il a même écrit un passage qui m’a fait penser au livre Du libéralisme autoritaire que j’ai lu il y a deux mois. Il était loin d’être idiot. Il lisait beaucoup d’essais, de non-fiction. Il avait une capacité d’analyse que beaucoup d’adultes pédants pour pas grand-chose pourraient lui envier.

On peut dire que c’est exactement ce à quoi nous conduit la technologie – des gamins qui font sensation sur YouTube se voient transformées en immenses pop stars -, et le génie du livre de Hayes [The twilight of the elites] est de nous montrer pourquoi cela ne suffit pas. La revendication égalitaire ne devrait pas consister à dire que nous avons plus besoin de pop stars noires, ou de pop stars de sexe féminin, ou de pop stars faisant sensation sur YouTube, mais à remettre en question le fait même que nous ayons besoin de superstars.

(un avis à nuancer dans notre contexte actuel mais dans une perspective anarchiste, il a raison)

Aaron m’a beaucoup émue. En plus d’être très intelligent, il était très sensible. Il avait une empathie qui ne l’empêchait pas de réfléchir. Il aimait beaucoup la science, la véracité des faits. Lors d’une conférence, il a réfléchi à pourquoi il aimait autant les statistiques et il en a conclu que c’était parce qu’il aimait la vérité. Les étoiles qui brillent dans les yeux de quelqu’un et qui vous éblouissent, c’est moi.

Après, je me méfie des déclarations (surtout en tant que féministe), ça ne vaut en général pas grand-chose. Mais ce qu’il a écrit n’était franchement pas rien et ne détonnait pas avec ses actions dans la vie, c’est surtout ça qu’on vous demande en fait. Être cohérent dans vos paroles et vos actes.

Et même dans les paroles, le mec ne laissait pas une porte de sortie à quiconque, ni aux autres ni à lui-même, il était intransigeant. Il était indulgent mais que quand c’était justifié. Il a bien dit qu’on avait le droit de se tromper, l’important c’est de le reconnaître et d’agir en conséquence. Par contre, la malhonnêteté intellectuelle… Sachant qu’il en a une définition plus large que je n’en avais une à la base (pourtant, on m’a déjà dit que j’étais « chiante »…), ça condamne ce qu’il faut dans son article sur le sujet.

En fait, Aaron Swartz exige un comportement non irréprochable (tout le monde fait des erreurs) mais qui soit cohérent et un minimum empathique, honnête envers les autres et soi-même. Et il réclame une telle conduite à tout le monde et se l’impose aussi à lui-même. Je suppose qu’il se remettait souvent en question, vu qu’on lui reprochait de changer souvent d’avis (ma vie). On le considérait souvent arrogant, selon Henry Farrell :

« Il avait cette profonde curiosité intellectuelle propre aux grands érudits, sans la suffisance qui va souvent avec. Si on pouvait l’accuser d’arrogance (et certains n’y manquaient pas), il s’agissait d’une forme étrangement dépourvue d’amour propre, il attendait simplement des autres qu’ils soient à la hauteur des principes rigoureux qu’il s’imposait. »

(et je confirme que, de ce que j’en ai lu, il était comme ça)

Bref, un homme idéaliste pour de vrai et non pour la déco, ça ne court pas les rues.

Un truc aussi que j’ai remarqué : c’était un allié féministe qui s’ignorait. Surtout dans les années 2000 où le féminisme était loin d’avoir le vent en poupe. D’ailleurs, il n’a jamais utilisé ce terme.

Mais tout de même. Il semblait connaître certaines de nos problématiques (sur le racisme aussi), a rappelé à deux reprises, l’air de rien, que c’était une femme qui avait contribué à telle découverte scientifique. Sans qu’il soit rentré dans des détails de quoi que ce soit, je l’ai senti. Une sensibilité sur les problèmes, les obstacles que les femmes vivent. Un allié féministe pour sûr. Du coup, sans en savoir plus, ça a un peu gonflé mon estime pour lui (qui était déjà pas loin du niveau maximum de toute façon). Et puis c’est mieux que nos auto-proclamés féministes d’aujourd’hui qui n’en foutent pas une.

Ce qui posait problème à beaucoup de personnes, c’est son grand idéalisme. Ce n’était pas le genre à faire des compromissions, ni à garder la langue dans sa poche (une évidence quand on lit ce livre). Et le grand cynisme et l’indifférence de notre monde ont dû énormément le blesser. Il était très sensible après tout…

Je crois que vous avez compris qu’Aaron Swartz m’a beaucoup plu. Ce livre, ça va être une de mes références, c’est certain. Je n’ai pas fait que l’admirer (et puis une ou deux de ses analyses pêchent un peu par leur manque de totale anticipation par rapport à notre époque, mais le mec n’était pas devin, bien que très doué), il m’a aussi amené les larmes aux yeux. Cet homme était émouvant, une telle honnêteté… Bigre. Je n’en reviens toujours pas. Un savant mélange entre rationalité et émotionnel. Comme quoi, contrairement à ce que nous disent certains, ce n’est pas impossible, et c’est même souhaitable.

En prenant un peu de recul (lol), je vous recommande ce livre. L’occasion de découvrir une belle personne, certes, mais surtout de réfléchir. Et c’était ça le plus important pour lui. L’apprentissage. Et d’une manière bienveillante mais pas stupide. Ne pas prendre les gens pour des idiots, mais ne pas non plus croire qu’ils vont tout comprendre du premier coup.

(si la personne vous intéresse, je vous recommande le documentaire The Internet’s own boy qui raconte son histoire ainsi que le livre de Flore Vasseur, Ce qu’il reste de nos rêves)

(des citations sont aussi disponibles en stories à la une sur mon profil Instagram)

Mettre à mal la fierté ou la vanité d’autrui n’est pas dans mes intentions. Le mouvement de l’open data est porté par nombre de mes amis, que je respecte énormément, et auxquels je souhaite le meilleur. Tirer à boulets rouges sur leurs occupations quotidiennes n’a fait que rendre ma vie plus compliquée. Mais je pense qu’il s’agit d’une affaire importante : les mécènes et les bénévoles font face à des choix difficiles concernant les causes qu’ils doivent défendre. Il est important qu’ils sachent que se battre pour l’ouverture des données dans le but de rendre le gouvernement redevable de ses actes n’est tout simplement pas pertinent. (Et qu’ils devraient plutôt investir dans la méta-recherche, incluant des données scientifiques ouvertes) Il n’y a rien de personnel là-dedans – j’essaie juste d’aider chacun à agir pour le mieux. J’espère sincèrement que si quelqu’un a des critiques du même ordre sur les causes qui me sont chères, il se montrera encore plus direct pour me démontrer l’incohérence de ma démarche.

5 réflexions sur “Celui qui pourrait changer le monde, d’Aaron Swartz

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