L’Assommoir, d’Emile Zola

assommoir-zola-coverQuatrième de couverture

Qu’est-ce qui nous fascine dans la vie « simple et tranquille » de Gervaise Macquart ? Pourquoi le destin de cette petite blanchisseuse montée de Provence à Paris nous touche-t-il tant aujourd’hui encore? Que nous disent les exclus du quartier de la Goutte-d’Or version Second Empire? L’existence douloureuse de Gervaise est avant tout une passion où s’expriment une intense volonté de vivre, une générosité sans faille, un sens aigu de l’intimité comme de la fête. Et tant pis si, la fatalité aidant, divers « assommoirs » – un accident de travail, l’alcool, les « autres », la faim – ont finalement raison d’elle et des siens. Gervaise aura parcouru une glorieuse trajectoire dans sa déchéance même. Relisons L’Assommoir, cette « passion de Gervaise », cet étonnant chef-d’oeuvre, avec des yeux neufs.

Critique

Encore une fois, Zola a prouvé qu’il était LE maître. Bien que j’ai été moins emballée que pour Germinal (qui restera un de mes livres préférés pour un long moment), L’Assommoir est une preuve de son travail gigantesque et de son talent d’écriture.

Nous suivons donc Gervaise, une blanchisseuse, qui s’est enfui de chez elle avec son amant de l’époque, Gustave Lantier, dont elle a deux enfants. Ils emménagent ensemble à Paris dans un petit appartement dans un immeuble miteux et la vie n’est pas joyeuse. Ils ont des difficultés à joindre les deux bouts, sans compter que le mari est un bon à rien qui court les autres femmes. Il finira d’ailleurs par partir avec une autre donzelle, laissant Gervaise seule avec leurs deux enfants. (dont un certain Etienne Lantier, personnage principal de Germinal – Claude sera aussi au coeur d’un autre roman, L’Oeuvre)

On suit donc l’évolution de Gervaise, son mariage avec un autre homme, Coupeau, son métier de blanchisseuse dont son travail est assez réputé. Elle est rigoureuse, sérieuse, douce et gentille, mais elle a aussi la même faiblesse que tout le monde dans la société : le rang social. Elle se trouve donc être assez ambitieuse et finit par ouvrir une boutique de blanchisserie, qui sera sa plus grande fierté. Ça et l’accident de son mari sur les toits (il est zingueur) seront le début de la fin… Pourtant, tout se passe bien au départ. Mais insidieusement, Zola nous distille les éléments qui amèneront Gervaise à sa perte. On le voit venir, sans pour autant savoir exactement ce qu’il va se passer, ni à quel moment, alors on suit bêtement l’histoire, parce qu’on ne peut rien faire d’autre. Tout a l’air de se passer le plus normalement du monde, mais les signes sont là, attendant sagement dans l’ombre que le couple Coupeau participe sans résistance à sa propre tragédie.

On est plongé dans le quotidien des ouvriers et des commerçants pauvres et modestes d’un quartier de Paris. L’auteur décrit (j’ai l’impression d’enfoncer des portes ouvertes vu que Zola est connu pour ça) leurs habitudes, leur environnement, avec toute la beauté mais aussi la crasse que cette vie et ce quartier comportent. C’est précisément détaillé, on s’y croirait. Vous risquez peut-être de trouver ça ennuyeux si vous aimez l’action par contre. A titre personnel, je trouve ça passionnant.

Les liens sociaux (qu’ils soient ceux du voisinage, du travail, de la famille, de l’amitié, d’autres connaissances) jouent un rôle qui paraît banal mais ce serait une erreur de le croire. Chaque personnage a son influence, déterminante ou non, qui tisse comme une toile inextricable. On voit à l’œuvre la fameuse fonction du rang social, du pseudo-prestige qu’on acquérit ou non selon notre situation. On reste bien évidemment au niveau du milieu populaire, mais Zola a réussi à en faire un portrait réaliste. (et pas forcément rose non plus) Tout se joue sur cette réputation sociale, et il est à la fois fascinant et horrifiant de voir que les interactions des autres personnages avec le couple (et surtout avec Gervaise) dépendent de ce critère : on y croise la sympathie, la jalousie, la mesquinerie, le mépris. Oui, parce que ne vous attendez pas à ce que ce soit joyeux, c’est Zola, quoi. Je ne vous spoile même pas, on sait que ça finira mal quand on connaît sa renommée.

L’auteur nous offre donc une peinture assez impressionnante de la vie ouvrière au début du Second Empire. Ceci dit, il serait bête de s’arrêter là. Deux points sont à mentionner, et je vais commencer tout de suite avec le premier : l’alcool. Celui-ci joue un rôle très important dans l’histoire, dans la déchéance de Gervaise et de son mari. On voit le couple Coupeau se vautrer dans la paresse, la gourmandise et l’orgueil, et l’alcool sera aussi présent, et il ne restera pas sagement à l’arrière-plan. D’ailleurs, le livre ne s’appelle pas L’Assommoir pour rien, c’est tout simplement le nom d’un des débits de boisson où la misère va parfois (ou même souvent) noyer son malheur. L’alambic va d’ailleurs exercer une certaine fascination et une répulsion chez Gervaise.

Le deuxième point, et pas des moindres selon moi, c’est qu’on peut observer à quel point la vie des femmes, plus que celle des hommes du même milieu social, est précaire et dangereuse. Le respect des femmes était anecdotique, voire inexistant, alors qu’elles sont pourtant une force du monde du travail. Elles sont maltraitées, battues ou, dans le meilleur des cas, traitées avec légèreté. Forcément, en tant que femme, c’était douloureux de lire ça, et une certaine solidarité féminine s’est instaurée avec Gervaise et deux autres personnages féminins. Zola ne m’a pas laissée l’impression de cautionner ça, il a plutôt eu l’air de traiter leur condition comme il en faisait de même avec la pauvreté : de manière crue, sans autre commentaire, sous une certaine forme de dénonciation. Après tout, n’est-ce pas le cas ? D’autres écrivains éludent complètement des détails de ce genre, avec une sorte de gêne, de complaisance honteuse avec la réalité, un travestissement parfois assumée de la vérité. Et lui, il a décidé de tout décrire, de ne rien dissimuler. Ça force le respect.

L’empathie s’est surtout concentrée sur le personnage de Gervaise. Elle est douce et brave, consciencieuse dans son travail, elle attire forcément la bienveillance. Quant aux autres personnages, sans forcément les détester, je ne les aimais pas non plus, j’en étais assez méfiante. Sauf Goujet, tmtc (pour ceux qui ont lu le livre).

Zola nous dépeint aussi la vie des personnes âgées, qui sont jetées comme des malpropres une fois qu’elles ont perdu de leur utilité au travail, par la société comme par leur propre famille. C’était très perturbant de lire ça, car on a beau se targuer de faire mieux dans notre société moderne, il est difficile de ne pas faire le parallèle avec la façon dont on traite nos personnes âgées : avec le même mépris. Il est donc intéressant de voir qu’à l’époque déjà, la valeur d’un individu se calculait par son utilité à la société. Cela n’a pas vraiment changé, hélas.

Difficile de faire un résumé succinct de tout ce que Zola développe dans son livre, mais j’espère que ça vous en aura donné un petit aperçu. J’ai beaucoup apprécié ma lecture, et je sens que Zola et moi, ce n’est pas fini. Il a une façon de décrire sans fard le milieu ouvrier de l’époque (comme pour Germinal, il en avait créé un dossier) qui est vraiment très appréciable, c’est un régal de le lire malgré la présence peu amène de la famine, du dénuement et de plein d’autres éléments qui tracent la vie de ce monde populaire du Second Empire à travers la vie de Gervaise.

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23 réflexions sur “L’Assommoir, d’Emile Zola

  1. Oh mais tu l’as lu vite finalement ! Belle chronique, je n’ai lu que Germinal jusqu’ici mais c’est fort possible que j’en tente un autre un jour 🙂 Ravie qu’il t’ait plu en tout cas, c’est top que tu tombes enfin sur des lectures plus épanouissantes 🙂

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  2. J’ai préféré Germinal sans raison objective. Il me parle plus, alors que je n’ai aucun lien avec cet univers.
    L’Assommoir est une exceptionnellement fresque des vies d’ouvriers en ville, en fait je vais parler de tout ça bientôt, au sujet de mon mémoire de master 😇 j’ai un sujet proche de tout ça !

    Quel talent ce Zola oui, un peu trop traitant sur quelques descriptions parfois, pas le lyrisme d’un Hugo, mais quelle plume, quel verbe.

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    • Pareil, à part que je pourrais peut-être expliquer pourquoi : les mineurs qui se battent pour leur droits, ça m’a un peu secouée, voilà. 🙂
      Oh, c’est quoi ton domaine d’études ?

      De Hugo, je n’ai lu que le « Le dernier jour d’un condamné », alors je ne saurais pas me prononcer…

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    • Tu l’avais aimé à 14 ans ? Ben dis donc 😮 (je me souviens que j’avais aimé « Au bonheur des dames » sans pour autant l’adorer, et tout le reste de ma classe avait détesté xD (n’empêche que voir les gros matheux qui se la pètent galérer à lire un livre, ça a un côté réjouissant /tousse/))

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      • Alors oui, mais c’était une lecture en vacances chez ma grand mère quand je n’avais plus aucun roman à lire, et personne ne m’a forcé à le découvrir. Je pense que j’avais du le lire pour les cours, j’aurai nettement moins aimé !
        (ahah, en général dès que les gens qui se la pètent galèrent ça fait plaisir :p)

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      • Comme quoi, cette notion de plaisir/d’obligation joue beaucoup sur notre perception d’une lecture ! T’avais pas la pression en arrière-plan et tu as pris du plaisir à lire, c’est super 🙂
        (j’avoue que ce fut une sorte de revanche 😀 )

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      • Oui carrément ! Surtout que le seul truc que je savais sur Zola, c’est que mon père l’adorait et que ce n’était pas rigolo.
        Donc pas d’a priori « c’est un classique, c’est compliqué » et compagnie… ça aussi ça a aidé !

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  3. Les classiques me font peur, ils m’intimident, mais ta chronique me redonne très envie de passer quelques soirées avec Zola. 🙂 Tu fais un parallèle très intéressant avec aujourd’hui qui me titille dans le bon sens du terme ! ^^

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  4. Un de mes livres préférés de Zola et je l’avais lu pour le lycée en plus. D’ailleurs, c’est aussi grâce à ce livre que je me suis rendue compte que contrairement à ce qui se dit, les femmes ont toujours travaillé et ne restaient pas cuisiner à la maison. Pourtant, globalement c’est une lecture très démoralisante. Oui, les choses évoluent lentement même de nos jours malheureusement.

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  5. A la lecture de ta chronique, je le pense de plus en plus : c’est dommage, je devais vraiment être trop jeune pour lire ce livre. Et en prime, je n’avais aucune culture littéraire à ce moment là, or, comme Zola est tout de même un auteur « violent », il me semble nécessaire d’avoir une certaine base pour ne pas être écœuré des livres. Je comprends qu’il faille étudier cet auteur tôt, après tout c’est un auteur classique, un Grand, etc. Mais honnêtement… Est-ce que collège, lycée, on a vraiment l’expérience nécessaire pour le lire ? C’est poussé, c’est dur. Je ne suis pas certaine que ce soit le type de livres pour convaincre forcément un engouement à la littérature. Ou alors je colle juste mon ressenti passé sur ce livre haha.
    En tout cas, tu en parles bien, à un point où tu me donnerais presque envie de le relire. Cependant j’ai déjà masse de livres et je ne pense pas me repencher dessus de si tôt, c’est pourquoi je redonnerai probablement ( dans les études littéraires de toute manière il me le faudra ) une chance à cet auteur mais je privilégierai un autre titre, sûrement Germinal. C’est compliqué, les lectures scolaires. xD

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    • Je suis d’accord avec toi, c’est pour ça que j’aimerais bien relire « Au bonheur des dames » un jour : je l’avais lu en troisième, et bien que j’avais trouvé l’histoire intéressante, l’écriture avait rendu le tout ennuyeux à mourir à mes yeux d’ado de 14 ans. On n’a pas forcément les armes pour tout comprendre (après, ça va dépendre aussi de ta prof, la mienne était cool), on vit dans une société où, en plus, ce genre de cultures n’est pas mise en avant, donc quand t’es ado, tu ne comprends pas forcément l’intérêt de tout ça.
      Ah ben je te conseille carrément Germinal alors ! Un coup de coeur, un livre immense, donc oui, c’est le prochain de Zola qu’il te faudra lire, mufufu.

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      • Ma prof était gentille, mais… Voilà, ce que le mot « gentil » peu aussi contenir de négatif quoi. Ses cours étaient pas hyper intéressants ( le meilleur souvenir que j’en garde c’est la liste de conseils de lecture qu’elle avait donné en fin d’année qui m’a fait faire un challenge classique en deux mois… ) Donc j’imagine que ça ne m’a pas trop aidé à plonger à fond dans la lecture. ^^’

        Je garde Germinal en tête ne t’en fais pas !

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      • Aha, je vois ce que tu veux dire. Au moins, t’as pu faire un challenge classiques… Mais c’est vrai que ça reste peu par rapport à ce qu’elle aurait dû t’apporter en tant que prof.

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